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Le lendemain matin, Jael fut réveillé par un cliquetis monotone venant d'un puits d'aération proche. La nuit avait été paisible, quoique froide, le réchaud à huile ne faisait que l'apaiser légèrement.

Ramassant ses affaires après un petit déjeuner minimal — il devait préserver ses rations —, il reprit la marche.

Cette dernière ruine n'était pas loin de l'entrée des conduits, voyant déjà le relief incertain de l’énorme entrée qui devait faire pas moins de dix mètres de hauteur.

Arrivant au pied de la porte grande ouverte, il prit le temps de l'observer. Elle n'avait rien de spécial, hormis sa taille, et correspondait parfaitement aux annotations portées sur sa carte. L'ouverture était béante, telle la gueule d'un loup prêt à avaler quiconque oserait s'approcher ; le vantail avait depuis longtemps quitté ses gonds et pendait dangereusement, menaçant de s'effondrer à tout instant. Au-dessus, une écriture qu'il ne pouvait déchiffrer, les caractères étaient similaires à ceux sur les monolithes.

Après un moment d'hésitation face à l'obscurité régnante à l'intérieur, Jael prit son courage à deux mains et entra.

Doucement, ses yeux s'habituaient à l'obscurité qui fit place à une lumière verdâtre émanant des lichens partout sur les murs.

Peut-être que ce sont les mêmes qui font illuminer le ciel ? pensa Jael.

Avançant doucement dans les couloirs semi-obscurs, les jeux d'ombres le faisaient sursauter par moments, avant qu'il se ressaisisse et continue d'avancer.

Au début, ce n'était qu'un couloir droit, mais rapidement Jael aperçut un premier embranchement, avec deux couloirs partant l'un à droite, l'autre à gauche. Il examina attentivement les passages tout en comparant avec sa carte. Ils étaient d'aspect identique, légèrement plus étroits que le couloir initial, mais suffisamment grands pour faire passer une vingtaine de personnes coude à coude.

Seul signe de différence, les symboles au-dessus des entrées n'étaient pas les mêmes.

Jael emprunta le couloir gauche selon les indications de sa carte, avançant toujours avec prudence.

Cette bifurcation fut la première d'une longue série. À chaque fois, Jael prenait le temps de tout vérifier sur sa carte, il avait même commencé à noter le nombre de pas nécessaires pour traverser chaque portion du chemin, afin d'arriver à estimer grossièrement la distance parcourue.

Passant son cinquième croisement, il sentit un changement d'ambiance. Ce couloir avait l'air mieux éclairé que les précédents, les lichens étaient toujours là, mais désormais des lumières artificielles traversaient le plafond en longueur.

Avançant, un deuxième signe de différence se manifesta sous forme d'une petite porte latérale, c'était la première fois qu’il trouvait autre chose que des couloirs aux parois régulières.

S'approchant prudemment, le jeune charognard jeta d'abord un œil discret à travers la porte, son poignard à la main pour la première fois depuis qu'il était dans les conduits.

Cette prudence excessive s'avéra fructueuse. Au moment où le bout de sa tête dépassait le seuil de la porte, un cliquetis métallique familier le fit reculer rapidement, une mandibule d'acier était exactement à l'endroit où sa tête se situait une seconde avant.

L'araignée pendait à l'envers depuis le plafond, juste au-dessus de l'entrée, comme en embuscade.

Mais Jael ne se laisserait pas faire cette fois, son arme à la main, sa position parfaite, il porta un coup direct au plus grand point faible de ces bêtes, la membrane qui relie le devant de son corps à son abdomen.

Le coup porta ses fruits, l'abdomen du monstre désormais mort pendait depuis le plafond, un fluide noir et visqueux s'égouttait par terre, le reste du corps lui avait roulé plusieurs mètres plus loin.

Le message fugace et douloureux du système ne manqua pas de l'envahir avant que le corps de l'araignée n'arrête de rouler.

[Message système]

Mise à jour de la synchronisation en cours

haletant, Il ignora le message, se concentrant plutôt sur son environnement, rien ne disait qu'une autre bête n'était pas tapie dans l'ombre.

Après avoir scruté attentivement les recoins de la salle, Jael souffla de soulagement, reportant son attention sur les détails à l’intérieur. Celle-ci était grande, presque carrée, au milieu une table rectangulaire avec des chaises tout autour, et au fond, une sorte de cadre blanc qui semblait être à la base accroché au mur. Maintenant pendait de côté, retenu seulement par une dernière charnière accrochée à son coin bas droit.

Mais ce n'était pas l'élément le plus intriguant.

Jael s'approcha pour mieux voir. Au milieu de la table était posé ce qui ressemblait à un monolithe, même forme et couleurs scintillantes. Mais les symboles étaient là, seule la taille changeait, ce mini-monolithe faisait à peine la longueur de son bras.

Il est fixé sur la table, pensa Jael.

Avec un peu d'appréhension, il posa la main dessus, et…

[Message système]

Tentative d’acc…

Ad…inc…

Le message rapide qui défilait devant ses yeux était tronqué, exactement comme la dernière fois.

Le monolithe s'était tu, Jael retira sa main, s'asseyant sur l'une des chaises pour réfléchir.

Qu'est-ce qui se passe au juste, c'est le système qui déconne ?

Est-ce que c'est lié au comportement inhabituel des monstres ?

Ces questions, et d'autres qui lui traversèrent l'esprit, il décida pourtant qu'il était inutile de chercher des réponses pour le moment, toute cette histoire le dépassait.

Profitant de cet endroit qui, étrangement, lui semblait moins oppressant que les couloirs, Jael prit un repas rapide et se reposa avant de repartir. Il avait déjà entamé une bonne partie du passage suivant quand il se souvint de quelque chose, alors il revint sur ses pas, vers la salle, le poignard dans la main.

Il était décidé à récupérer le cœur de cette araignée, il n’y avait aucune raison de le laisser à l’abandon. Un cœur, ça avait un prix, et pas des moindres.

Dès l’entrée, il constata que quelque chose n’allait pas, la tête de la bête qu’il avait laissée en plein centre de la salle n’était plus là. Les mains crispées, il regarda vers le plafond, le corps avait lui aussi disparu.

Tournant comme un fou, cela faisait peu de temps qu’il était parti, si quelqu’un d’autre était derrière, il l’aurait immanquablement entendu. Il fit le tour de la salle, mais aucune trace de l’araignée ou d’une éventuelle autre personne.

Le jeune homme finit par abandonner, son cœur battait la chamade, mais il était conscient qu’il fallait avancer.

Cette salle ne fut, finalement, que la première d'une longue série. Désormais, chaque couloir traversé en révélait plusieurs. Et après les avoir toutes visitées, sans découvrir quoi que ce soit d’intéressant, Jael arriva à une nouvelle bifurcation.

S'arrêtant comme à son habitude pour vérifier la carte et noter sa progression, il constata avec horreur que quelque chose n'allait pas. La carte indiquait deux couloirs, mais devant lui étaient trois entrées, le narguant silencieusement comme pour le défier de les traverser.

— Ce n’est pas possible, j'ai dû me tromper dans un des croisements précédents, se dit-il.

Confiant que c'était la seule réponse plausible, Jael revint sur ses pas tout en vérifiant ses notes pour trouver l'erreur. Mais, au bout de plusieurs heures de recherches, et de vérifications de tous les croisements précédents, Jael s'assit devant les trois passages, convaincu qu’il n’avait pas fait d’erreurs et réfléchissant à une solution.

Il décida d'explorer chacun des trois passages, il trouverait peut-être une indication sur la bonne route.

Partant d'abord vers le couloir gauche — car dans le plan, c'est la voie de gauche qu'il était censé prendre —, Jael avança. Circonspètement, la main posée sur le manche de son poignard.

Il marcha longtemps, le couloir était long, à la fin, une nouvelle bifurcation, et elle était complètement différente de sa carte. Il revint alors sur ses pas, choisissant cette fois le couloir central, il s’engouffra dedans après un instant d’hésitation.

Soudain, avec un fort grincement métallique, le sol trembla sous les pieds de Jael, et il bascula en arrière. Le sol continua de vibrer sous ses pieds, essayant de s'agripper sur un tuyau qui serpentait sur le mur à côté, il eut à peine le temps de le toucher qu'il perdit tout équilibre, il n'avait plus rien sous les pieds.

Et il descendit dans l'abîme.

Le choc fut dur, l'air sortit de ses poumons violemment, coupant sa respiration.

La douleur était insoutenable.

Le temps de reprendre sa respiration, il inspecta son corps meurtri à la recherche d'éventuelles blessures. Heureusement il n'y en avait pas. Il se releva alors, péniblement, tournant la tête pour inspecter les lieux. Il était dans un nouveau couloir, environ cinq mètres plus bas que l'ancien.

Le nouveau passage était éclairé de la même manière que tous ceux qu'il avait traversés jusque-là, il bougea en boitant tout en évitant les débris du couloir effondré, toujours désorienté par le choc.

Avançant doucement, la main prenant appui sur la paroi froide.

Au bout de quelques mètres, il découvrit l'entrée d'une nouvelle salle. La prudence aurait suggéré d'inspecter les lieux avant, mais la désorientation et la douleur eurent raison de lui, entrant directement au mépris du danger.

Sans s'attarder sur les détails des lieux, Jael trouva le coin le plus proche et s'effondra.

Noir total.

***

Une femme habillée en récupérateur tournait le dos à Jael, il essaya de lui parler mais ses lèvres refusaient de réagir, il ne pouvait que l’écouter lui adresser la parole.

— Jael, mon chéri, tu es encore allé traîner seul hors de notre quartier.

une voix de derrière lui ajouta :

— Je ne comprends pas comment il a pu passer les gardes postés à l’entrée, ils n'auraient jamais laissé un enfant sortir seul.

— Oh mon chéri, tu sais bien que ces poivrots ne remarqueraient pas un ours des enfers passer sous leurs yeux.

— Jael, tu es maintenant grand, nous devrions partir bientôt en mission, j’espère que tu ne te feras pas remarquer en notre absence, cette mission ne serait pas longue.

— Tiens, garde ça pour moi, veux-tu ? Je l’ai récupéré durant notre dernière sortie.

Elle s’approcha et fit passer quelque chose autour de son cou.

L’objet était froid, et cette froideur se transformait en sentiment d’humidité désagréable qui montait vers son visage, puis vers son front.

La mainlevée pour chasser la source de cette humidité, il sentit un mouvement brusque près de sa tête qui le fit sursauter, il ouvrit les yeux, tombant nez à nez avec une petite bestiole rondelette, à peine plus grande que sa paume, des yeux cristallins, des petites lamelles d’acier en guise de griffes sur les pattes avant. La bête eut un sursaut à son mouvement, tourna et se lança au loin comme un éclair.

Les yeux écarquillés, la panique l’envahit, essayant de se rappeler qui il était et où il était.

Au bout de quelques secondes, Jael put enfin maîtriser ses émotions, regardant au loin à l’endroit où la bête a disparu. se relevant au prix d’un effort colossal, ses pensées étaient dispersées, d’abord ce qui semblait être un rêve étrange, cela faisait une éternité qu’il n’avait plus rêvé de ses parents.

Ensuite, quelle était cette bête ? n’ayant jamais entendu parler de bêtes mécaniques qui n'attaquaient pas les humains à vue, celle-ci semblait plus curieuse qu’agressive.

inspectant l’endroit où la “chose” avait disparu, un petit trou circulaire dans le métal attira son attention, la taille correspondait, elle a dû passer par là.

Il ressortit vers le couloir et inspecta le plafond, le trou par lequel il était tombé restait visible, mais trop loin pour espérer l’atteindre.

Il n’avait d’autre choix que de trouver un autre moyen pour remonter, il fallait avancer. Jael inspecta d’abord son sac de voyage, ce dernier avait probablement aidé à amortir la chute.

— Saloperie ! Le réchaud est cassé, s’indigna-t-il.

C'était un coup dur, la plupart de ses rations devaient être réchauffées. Il balança l’objet désormais inutile contre la paroi du couloir et remit le reste de ses affaires dans le sac avec un soupir dépité.

progressant dans les couloirs, sachant pertinemment que sa marge de manœuvre se réduisait drastiquement à mesure que le temps passait, Jael n’avait qu’une seule idée en tête : trouver une sortie rapidement.

Plus simple à dire qu’à faire, il erra dans les couloirs interminables jusqu’à en perdre la notion du temps, les salles se ressemblaient toutes, ses pieds lui faisaient affreusement mal, tout son corps criait de douleur.

Il inspecta chaque recoin en espérant trouver une issue, une sortie, ou même un escalier qui montait vers le niveau supérieur. Rien. Son seul compagnon de voyage était cette petite bête et d’autres de ses copines, qui passaient parfois rapidement près de ses jambes, ou le surveillaient de loin d’autres fois.

S’arrêtant quand il avait trop faim, le charognard essayait de rationner au maximum le peu d’eau et de nourriture qui lui restait, son inquiétude augmentait à mesure que le poids de son paquetage baissait.

Dormir aussi était devenu un calvaire, trop faible et trop affamé pour espérer du repos, les arrêts fréquents n’apportaient plus aucun réconfort, son souffle devenait de plus en plus lent et ses pieds pesaient des tonnes.

Mais il continua d’avancer.

***

Le paquetage était vide de nourriture depuis longtemps, n'avançant qu’à force de réflexes. Son esprit semblait déchiré entre résilience et désespoir.

Il faut que j’avance.

À quoi bon, j’ai tellement envie de me reposer.

Cette situation dura, il n’y avait pas d’issue.

Au sommet de son désespoir, une bestiole passa encore une fois près de ses pieds. N'ayant pas la force de la suivre des yeux, il essaya de l’ignorer, mais une chose attira son attention.

Se tournant vers l’endroit où la bestiole a disparu, il y avait un trou comme il en avait vu tant au pied de la paroi, mais cette fois, ce trou se trouvait au pied d’une cloison, juste à côté d’une porte, une porte fermée.

C’était inédit, jusqu’à là toutes les salles rencontrées étaient grandes ouvertes, leurs vantaux défoncés ou simplement absents.

Un autre élément attira son attention : la lumière qui filtrait depuis le trou était différente, plus intense, plus blanche.

S’approchant de la porte, il posa ses mains sur le métal froid et poussa, rien ne se passa.

Il tenta de pousser encore, mais les bribes de forces qui restaient dans ses bras le quittèrent rapidement, le laissant haletant, en sueur, accroché aux fines membrures du vantail pour ne pas s’effondrer.

[Message système]

Accès salle…

Utilisateur incon…

Clé Adm…

Il entendit un son mécanique, puis des pistons en mouvement, un grondement, puis un autre mouvement.

La lumière blanche ne filtrait maintenant plus uniquement depuis le petit trou, mais via tout le contour de la porte à mesure que le mouvement devenait plus tangible.

La porte finit par s’ouvrir, aveuglant Jael un court instant à cause de la lumière intense.

Le jeune homme, en sentant là une possible échappatoire, se précipita à l’intérieur de la nouvelle salle. L'adrénaline faisait des merveilles, le regain d'énergie de Jael était surprenant, on aurait dit une âme arrachée d’entre les mains de la Faucheuse pour être renvoyée parmi les vivants.

L’intérieur de la salle était petit, en face se trouvait une seconde porte. Et sur un côté, une console similaire à celle que Jael avait déjà repéré dans certaines des autres salles.

s’avançant d’abord vers la porte, cette dernière était différente, d’une matière qui semblait particulièrement solide. Au milieu, un hublot donnait sur l’autre côté.

regardant via le hublot, il vit un long couloir légèrement incliné vers le haut.

— De la lumière, cria Jael, fou de joie.

Cela semblait être la sortie vers l’extérieur.

Jael tenta de pousser la porte, elle ne réagit pas, poussa encore plus fort, mais cela ne fit que réveiller la douleur de ses bras meurtris.

Impossible de faire bouger cette porte.

Il essaya de se concentrer sur le système, espérant une autre intervention providentielle pour lui ouvrir la porte, mais sans succès, le système resta silencieux, comme pour le narguer.

Il se tourna vers la console, il y avait plusieurs boutons et leviers, les essaya tous, testant toutes les combinaisons possibles, tapant dessus comme un fou, mais la porte restait immobile.

[Message système]

Accès zon…

Utilisateur incon…

Clé Adm…

Énergie insuf…

Le message du système le prit par surprise, les mots fugaces qui ont défilé devant ses yeux et dans son esprit avaient changé, et il semblerait que la dernière partie voulait dire

— Énergie insuf… ?

— Énergie insuffisante ?

Mais quelle énergie, pour alimenter la porte, il n’avait aucune idée de quelle énergie elle attendait, ni comment se la procurer. Il ne savait même pas si ce message parlait effectivement de la porte, peut-être que le système débloque encore ?

Il inspecta minutieusement la console, il avait déjà essayé tous les boutons et les leviers, il n’y avait rien d’autre à part ce trou en demi-sphère à l’extrémité.

— Une sphère ! marmonna-t-il, alors qu’une étincelle jaillissait depuis son subconscient.

Cela lui évoquait quelque chose, n’arrivant pas à mettre la main dessus, il l’inspecta attentivement, il risquait même d'essayer de mettre la main dedans, sans résultat.

L’étincelle grandit, et un éclair traversa son esprit à cet instant : il avait un objet correspondant à cette forme.

Ouvrant comme un fou son paquetage, il restait un seul objet dedans, le reste ayant été consommé il y a longtemps.

le cœur du loup noir.

empressé, il le prit et le plaça dans le trou, retenant son souffle.

Rien ne se passa au début, puis, doucement, la console s’illumina d’une multitude de couleurs, clignotantes d’abord, avant de se stabiliser.

Derrière lui, un cliquetis retentit, un mouvement de vérins confirma son intuition avant même qu'il se retourne.

La porte était ouverte.

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