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La faim finit par le réveiller, la maigre ration de la veille n’avait pas suffi.

Le jeune homme sortit à contrecœur une minuscule partie de ses rations, et l’avala doucement, comme pour tromper son ventre gargouillant.

— Objectif de la journée : trouver de la nourriture. se dit-il

Mais il n’était pas dupe, comment faire pour trouver quoi que ce soit de comestible dans ce monde mort ?

Jael ramassa ses affaires, rangeant soigneusement le livre qui restait par terre, ouvert, mit son poignard à la ceinture, avant d'enclencher l’ouverture de la porte, qui bougea d’un crissement strident.

Sortant dans le couloir, décidant d'aller de l’avant, de ne plus revenir dans cette zone, il entama sa marche résignée vers l’inconnu.

Le jeune charognard avait pourtant une idée dans la tête qu’il devait tester avant d’aller plus loin, il avança vers la porte fermée la plus proche, et se mit à palper ses contours, il finit par trouver ce qu’il cherchait, un bouton poussoir, en tout point similaire à celui dans sa chambre. Sans hésiter, il appuya.

Une petite vibration se fit sentir, le cadre de la porte émit un bruit sourd, puis, plus rien.

— Celle-ci semble coincée, conclut-il.

Sans se décourager, il avança dans le dédale des couloirs vers la porte suivante.

La seconde porte eut une meilleure réaction : la porte s’ouvrit, s’arrêtant à mi-chemin, mais elle était ouverte. Jael se faufila à travers la porte entrouverte, découvrant pour la première fois une salle différente. Celle-ci était, contrairement aux autres, bien remplie.

Sur tout le mur en face de la porte. Des piles de boîtes métalliques partaient du sol au plafond. À côté, certaines semblaient être tombées et éventrées, révélant à l'intérieur des centaines de petites pièces métalliques de tailles et de formes différentes.

— des pièces de rechange, pensa-t-il.

Intéressant, mais pas d'utilité immédiate, il prit quand même le temps de vérifier les autres boîtes, mais toutes avaient le même contenu.

Reprenant son errance, il testa plusieurs autres portes, la plupart refusaient de s’ouvrir, et celles qui s’ouvraient ne révélaient rien d'intéressant.

Il finit par tomber sur une porte légèrement différente des autres. Celle-ci avait un symbole distinctif dessus, une sorte de feuille d’arbre à l’intérieur d’un cercle.

Il tenta d’ouvrir la porte, celle-ci réagit, s’écartant doucement pour le laisser entrevoir derrière.

Il régnait une lumière douce et chaude, plus intense qu’à l’extérieur. Cette lumière éclairait une salle immense, la plus grande qu’il ait visitée jusque-là. Plusieurs dômes étaient alignés des deux côtés de la salle, de chacun sortait des tubes qui remontaient pour tous se rejoindre au plafond.

Au centre de la salle trônait ce qui semblait être un panneau de commande, plusieurs écrans et des dizaines de boutons disposés en demi-cercle.

Il avança vers le dôme le plus proche, celui-ci avait la porte ouverte, et jeta un coup d'œil à l’intérieur. Des bacs blancs faisaient le tour de l’intérieur du dôme, et des tubes faisaient exactement le même tour en passant en dessous et au-dessus des bacs. Jetant un regard à l’intérieur du premier bac, ce dernier était vide. Il passe aux suivants, tous pareils.

Sortant du premier dôme, Jael en visita un autre, l'intérieur était en tout point similaire au premier. Les suivants n'étaient guère différents.

Au fond de la salle, l'un des derniers dômes de la rangée attira pourtant son attention, porte fermée : un léger bourdonnement émanait de l'intérieur. Il s'en approcha, tentant d'ouvrir la porte, mais cette fois, il n'a trouvé aucun bouton d'ouverture.

— La commande doit se trouver ailleurs.

Le jeune homme tourna son attention vers le panneau de commande.

D'un coup d'œil, quelque chose lui semblait différent : sur les deux marches menant à la plate-forme légèrement surélevée, la poussière se formait sur ce qui ressemblait fortement à une trace de bottes. Et elle semblait récente.

S'arrêtant devant le panneau de commandes, un deuxième indice lui sauta aux yeux. Sur le panneau, plusieurs bouts de papier collés à différents endroits ; dessus, des annotations incompréhensibles, des schémas, des gribouillis, comme si quelqu'un essayait de comprendre le fonctionnement de la console.

Déchiffrant patiemment les notes, il finit par trouver ce qu'il cherchait : une des notes comportait un schéma grossier de toute la salle, un cercle bien visible entourait le dôme qu'il cherchait à ouvrir.

Au centre du panneau, une dizaine d’interrupteurs – au nombre de dômes – identiques étaient alignés, une croix bien visible gribouillée directement à côté de l'un d'eux.

Sans hésiter, Jael appuya sur le bouton. Un clic court se fit entendre, et la porte du dôme s'ouvrit.

Le jeune homme se précipita dessus. Il espérait vraiment qu'il y trouverait quelque chose d'utile. Il ne fut pas déçu, debout à la porte, il contemplait un spectacle des plus étranges qu'il ait pu voir durant sa vie.

L'intérieur du dôme était en tous points similaire aux autres, sauf que les bacs blancs étaient cette fois bien remplis. Des plantes inconnues en sortaient, déployant des feuilles bien vertes ; les plantes étaient différentes, certaines grosses et petites, d’autres élancées jusqu'à frôler le haut du dôme, retenues par des filaments pour les empêcher de basculer.

Les plantes étaient rares à Narv, quelques bacs au centre de la cité en portaient quelques-unes, toujours ternes, penchées sur le côté et à moitié mortes, et il n'en avait jamais vu en dehors de la ville. Les serres aussi existaient, mais le nombre et leur production ne permettaient pas d’atteindre la populace, ils étaient réservés à l’élite.

Il s'approcha de la première plante : elle était à ras le bac, bien grande et ronde, avec de multiples feuilles en couches. L'odeur qu'elle dégageait était fraîche, vivante. Son ventre se mit à gargouiller comme poussé par un déclencheur programmé au plus profond de son être.

Après une brève hésitation, il prit une des feuilles de la plante et la mit dans sa bouche.

Instantanément, une explosion de saveurs l'envahit, cette douceur dans la bouche, ce croquant qui le faisait saliver, le parfum de la plante broyée entre ses dents, tout cela était divin. Lui qui n'a toujours mangé que des rations grises, fades et insipides. Il en pleurait presque. Avant qu'il ne s’en rende compte, il avait dépouillé la pauvre plante de toutes ses feuilles.

Inspectant les autres plantes, il y en avait quatre variétés au total, il pensa à toutes les tester, mais à contrecœur il se ravisa, ma nourriture était une denrée rare, et il faut l'économiser.

Décidant de passer la nuit ici même, il s'en alla fermer la porte extérieure, puis revint près de la console, s'assit par terre, sortit l’Odyssée et se mit à lire.

C'est à ce moment-là qu'un flash lumineux l'aveugla, et un arc électrique passa à un cheveu de sa tête, avant de s'écraser sur la console de commande derrière avec une détonation assourdissante.

***

Ses oreilles sifflaient, il regardait, abasourdi, vers l’origine de l’attaque un homme, plutôt âgé, grand et mince. Son regard dur, sauvage, était dirigé vers Jael, et dans la main, une arme de poing, qu’il savait visiblement manier.

Avant qu’il ne puisse réagir, le vieil homme le visa encore, prêt à tirer. Le jeune charognard sortit de sa torpeur, sautant derrière la console pour éviter au dernier instant un nouvel arc électrique qui visait sa poitrine, et qui finit sa course aux pieds de la console.

— Vermine, tu oses venir chez moi et voler mes récoltes, je vais t’envoyer rejoindre tes copains.

Jael réfléchissait rapidement : il n’avait aucun moyen de s’approcher de son attaquant.

— Je suis désolé, j’avais faim et je ne pensais pas que ces plantes appartenaient à quelqu’un.

— Raaah ! Tu pensais peut-être que ça poussait tout seul, ne me prends pas pour un imbécile, vous autres cultistes vous avez toujours convoité ma serre.

Attends, quoi ? Cultistes ?

— Je ne sais pas de quoi vous parlez, je ne connais pas de cultistes, je suis Jael, de Narv, je suis perdu ici depuis des jours.

Silence, Jael tenta un regard hésitant de l’autre côté de la console.

Un flash lumineux faillit lui arracher la tête.

— Stop, stop, stop ! C’est la vérité, j'étais dans la zone 87 avant de tomber ici, je suis vraiment perdu.

Le vieil homme ne broncha pas. Jael retenait sa respiration ; il n’avait nulle part où courir, il devait le convaincre de le laisser partir.

— Narv, zone 87 ? Jamais entendu parler.

Jael l'entendit avancer doucement vers sa cachette.

— Oui, oui ! Je viens du troisième étage, j’ai toujours vécu là-bas, je ne connais pas de cultistes.

— Hmmmm ! Tu sembles sincère. De toute façon, ces foutus connards ne sont pas assez malins pour inventer une telle histoire, et ils ne se déplacent jamais seuls.

— Donc vous me croyez ?

— Disons que j’y réfléchis, tu peux sortir, gamin.

Avec un soupir de soulagement, Jael essuya les gouttes de sueur de son front, avant de se lever.

Le vieil homme était à quelques centimètres seulement. Avant qu’il ne puisse réagir, il reçut un puissant coup de crosse sur la tempe.

***

Une migraine atroce lui vrillait le crâne. Il tenta de bouger, mais il n'y parvint pas.

Ouvrant lentement les yeux, le vieil homme était assis en face, sur une chaise, en train de feuilleter le livre de Jael, le sac à dos de ce dernier était jeté à ses pieds.

Tentant encore de bouger, c'est à ce moment-là qu'il se rendit compte qu'il était entravé, ses mains et ses pieds étaient liés par des câbles fins. Serrées si fort qu'il ne sentait plus ses membres.

— Hé ! Pourquoi m’attacher ? Vous avez dit que vous me croyiez.

Pas de réponse, son ravisseur continua à feuilleter le livre entre ses mains sans lever les yeux.

décidant de changer de stratégie, Jael reprit

— Je suis vraiment désolé pour votre nourriture, je vous promets de vous rembourser !

Toujours pas de réaction.

Gigotant, essayant de se libérer, Jael sentit un filet de sang couler le long de son avant-bras. Résigné, il s’assit, observant le vieil homme, et pour la première fois, son environnement.

Il était dans une grande salle carrée, assez haute pour contenir un bâtiment à deux étages à l’intérieur, et devait bien mesurer au moins une centaine de pas de côté. Une seule porte était visible, cachée derrière plusieurs barricades de fortune, formant un demi-cercle assez large dont le centre était la porte elle-même, constituées de tables, de chaises et d’amas hétérogènes de barres d’acier et même de câbles.

Plus loin, l’un des coins semblait être réservé à l’habitation : il y avait un couchage de fortune par terre. Un coin cuisine avec des ustensiles et plusieurs réchauds posés sur une table, ainsi qu’une grande armoire fermée à côté.

Un peu plus loin, sur une grande table d’atelier trônaient quelques outils, ainsi que des armes, principalement des armes à feu, mais aussi quelques poignards à l’allure dangereuse.

Assez pour armer un groupe de taille respectable.

Un dernier élément l'interpella, tout au fond de la pièce, un monolithe blanc. La stupeur envahit Jael, c’était la première qu’il voyait à cet endroit.

— Qui est ce mec ? pensa Jael.

Tournant les yeux vers le vieil homme, il le trouva en train de l’observer calmement.

— Vous avez terminé d’observer ma modeste demeure à ce que je vois ! dit-il avec un sourire chaleureux. Alors, comment trouvez-vous le décor ?

— Écoutez, je le redis encore, je suis vraiment désolé, je n’ai—

— Chut ! Je ne veux rien entendre, dites-moi plutôt comment vous trouvez ma demeure.

— Hein !

— Ma demeure, elle est belle, non, et bien fonctionnelle, mais j’ai un souci, vois-tu, quand des parasites dans votre genre viennent pour la piller.

— Comme j’ai dit, je ne sais absolument rien de cet endroit.

— J’ai du mal à vous croire, les gens n'apparaissent pas dans cette zone par hasard.

Jael sentit la colère monter en lui, il n’avait pas mérité ce traitement, il se foutait de ce débris croulant, et de toute cette baraque, il voulait juste trouver un moyen de rentrer chez lui.

— Faites ce que vous voulez, je ne vais pas vous supplier, j’ai déjà eu assez de merde ces derniers jours, entre le ver géant, la chute, et ce foutu labyrinthe, je n’ai eu aucun moment de répit, alors, allez-y, si vous avez l’intention de me tuer, je suis prêt.

Il tenta de se lever pour faire face à son ravisseur, mais ses entraves l’en empêchaient.

L’homme l’observa un moment en silence.

— Ver géant, chute, labyrinthe. Voilà ce qui promet une bonne histoire, parfait pour passer la soirée, et si vous le racontiez ?

Jael prit une grande inspiration. Malgré l’explosion d’émotions qu’il venait d’avoir, il ne souhaitait pas vraiment mourir. Prenant une grande inspiration, il se mit à raconter.

La nuit était bien avancée — à en croire la baisse significative de l’éclairage ambiant — quand Jael termina son récit, il avait tout raconté, ou presque, il a “omis” les passages de ses interactions avec les monolithes.

Son hôte le regardait en silence, il n’avait pas ouvert la bouche durant tout le récit, se contentant de hocher la tête de temps en temps, seul signe pour Jael qu’il ne s’était pas endormi.

Se grattant la barbe, le vieil homme finit par se lever, s’approcha de Jael, et lui murmura.

— Je pense que tu me caches des choses, et je n’aime pas ça. Mais je pense aussi que tout ce que tu as dit est vrai, donc tu n'es pas un cultiste.

— C’est ce que je m'efforce de vous dire depuis le début.

— Il faut pardonner les manies d’un vieil homme comme moi, mais il faut me comprendre, la vie est dure ici-bas. En fait, tu dois avoir faim, la pauvre laitue que tu m’as volée n’est pas suffisante. Quel hôte ignoble je fais.

Se levant et tournant les talons, il se dirigea vers la cuisine.

— Hé ! Vous pouvez me libérer avant ? cria Jael, mais le vieillard l’ignora et continua son chemin.

Une éternité s’écoula aux yeux de Jael, il le voyait debout dans la cuisine, sans qu’il puisse voir ce qu’il faisait exactement. Finalement l’homme se retourna, et revint vers Jael, avec un plat dont la fumée s’élevait dans les airs, et dont l’odeur exquise chatouillait les narines de Jael depuis une distance respectable. Il sentit son ventre gargouiller.

Il posa le plat devant le charognard.

— Une de mes spécialités, j’espère que tu aimeras.

Puis il ajouta.

— Bon, il se fait tard, prends ton repas puis trouve-toi un endroit pour dormir.

— Détachez-moi ! hurla Jael alors que le vieux fou s’éloignait encore.

Mais ce dernier avait déjà atteint son lit, bâillant et s’étirant ; il s’endormit.

La colère lui monta à la gorge. Ce vieux fou allait le rendre dingue.

Se sachant impuissant, et avec l’odeur délicieuse du plat, il se résolut à laisser tomber. prenant le plat des deux mains malgré les entraves, faisant attention à ne pas le laisser tomber, il but, ne s’arrêtant qu’une fois le plat complètement vide.

C’était le meilleur repas de sa vie.

Ne sachant s’il devait maudire le vieux pour l’avoir séquestré, ou le remercier pour ce magnifique repas, il se mit sur le dos, essayant de trouver le sommeil.

— Demain, je me libérerai, par la force s’il le faut.

Il préparait déjà son plan d’action pour le lendemain quand il trouva enfin le sommeil.

***

Il n’atteignit pas le matin.

Il fut réveillé bien avant.

La lumière environnante était encore très faible quand il entendit un grand tapage sur la porte, des coups, des hurlements. Jael se réveilla en sursaut, se demandant ce qui se passait, le vieillard se levait doucement de son lit, comme pour une routine matinale banale, il déclencha un mécanisme à portée de main qui eut pour effet d’allumer plusieurs lampes artisanales dispersées un peu partout dans le refuge.

Sans prêter attention au jeune charognard, il prit une des armes posées sur la table, se dirigea vers la porte barricadée, ouvrant une petite trappe au centre de la porte ; des silhouettes sombres s’agitaient derrière l’ouverture. Il se mit à tirer.

D’autres hurlements retentirent, cette fois de douleur, mais le tapage entre la porte continuait, celle-ci vibrait dangereusement, donnant des signes qu’elle pouvait céder à tout moment. Son ravisseur n’en démordit pas, il continua à viser, puis à tirer, chaque tir générant un arc électrique dont Jael pouvait voir l’éclat depuis sa position par terre.

Petit à petit, les hurlements sauvages et le tapage cessèrent, le calme revint, sauf quelques faibles cris de douleur qui persistaient de l’autre côté de la porte.

L’homme armé, comme ayant terminé sa routine, se retourna et revint vers le centre du refuge.

Il jeta un œil à Jael.

— Tu es mon invité, mais tu aurais pu quand même me proposer de l’aide ; mais, toi, tu préfères laisser un vieillard faire tout le boulot. Au moins, viens m’aider à cacher les corps, il ne faut pas qu’ils soient découverts ici, sinon les cutistes découvriront ma demeure.

Jael, incrédule, lui répondit.

— Mais je suis toujours attaché.

— Hein ! Ah oui, c’est vrai, où avais-je la tête ? Excuse mon étourdissement.

Prenant le poignard de Jael, qui avait été rangé avec les autres armes, il coupa les liens d’un coup sec, qui arracha un cri de douleur au jeune homme quand les câbles lui arrachèrent un bout de peau.

— Voilà qui est fait.

Jael aida le vieux fou, à contrecœur, à tirer les corps ailleurs, dans une autre salle. Une fois la besogne terminée, ils retournèrent vers la planque.

Étendu sur le sol dur et froid, Jael essayait de trouver le sommeil. Mais à cause de la douleur persistante sur ses poignets et pieds, et de la sensation d’engourdissement accompagnant le retour de la circulation sanguine, il avait du mal à s’endormir.

Le temps passa lentement, la faible lumière ambiante augmentait graduellement, le vieillard finit par se lever, s’étirant comme s'il avait passé la meilleure nuit possible.

Jael se dirigea vers lui, décidé à enfin comprendre ce qui se passe.

— Je —.

— Et si nous mangions d'abord ? Je déteste parler le ventre vide.

Avalant sa frustration, Jael observa son hôte s'affaler à la tâche dans sa petite cuisine.

Après avoir terminé de manger en silence, les deux prirent chacun une chaise, et enfin, le vieux se mit à parler.

— Excuse mon comportement d'hier, cela fait un moment que je n'ai pas rencontré d'autres humains. Il y a bien les cultistes, mais ma relation avec eux n'est pas au beau fixe, comme t'as dû le constater.

— Qui sont ces cultistes ?

— Ah ! Tu veux commencer par ça ! D'accord, je ne sais pas vraiment d'où ils viennent, s'ils étaient déjà là à notre arrivée.

— Votre arrivée ? Vous n'étiez pas seul ?

— Notre première erreur était d'essayer de communiquer avec eux, deux des nôtres sont morts ce jour-là.

Le vieil homme émit un soupir fatigué, ses mains squelettiques se serrèrent.

— Ces enfoirés n’ont même pas essayé de parler, ils nous ont attaqués dès qu’ils nous ont repérés, nous étions forts et bien entraînés, mais nous avons été submergés par leur nombre. Nous avons quand même réussi à fuir, s'ensuit une traque sans relâche. Nous avons fini par les semer, mais notre nombre était déjà réduit de moitié.

Sa voix s’enrailla, la douleur d’un souvenir pénible semblait lui étrangler les mots dans la gorge.

— Par la suite, nous avons survécu tant bien que mal, errants dans ces conduits étrangers, affrontant les monstres et l’environnement, évitant au maximum les cultistes.

— Vous les appelez cultistes, il y a une raison ?

— Oui, nous l’avons découvert plus tard, ces tarés vénèrent le système.

— Euh ! comme ceux du temple de la voix ? Nous en avons une à Narv.

— Nous en avions une aussi chez moi, mais là, c’est différent : les religieux, eux, n’attaquent quiconque ne fait pas partie des leurs. Les cultistes vouent aussi une vénération à tout ce qui est lié au système, les monolithes, les salles de contrôle, même les bêtes, ils considèrent qu’ils font partie d’un tout. Ces enfoirés ont même réussi, je ne sais comment, à dompter certaines bêtes, et celles qu’ils n’ont pas domptées ne les attaquent jamais. C’est probablement pour ça qu’ils ont réussi à prospérer dans cet enfer.

Jael se sentit submergé par tant de surprises : il avait déjà entendu — de la bouche de ses semblables — qu’il y a longtemps, les récupérateurs de Narv avaient capturé des bêtes dans l’espoir de les dompter. Le gars qui lui avait raconté cette anecdote s’était plié en deux en ajoutant que le projet fut abandonné après que l’un d’eux se soit fait couper en deux.

Le vieillard enchaîna.

— Ensuite, nous sommes tombés par hasard sur cette planque, nous avions déjà découvert comment ouvrir certaines portes, tu connais le moyen aussi, puisque tu as réussi à ouvrir la porte de ma serre.

Le charognard baissa la tête.

— Avec la découverte de cette planque, facile à protéger, et de la serre, nous avons pu respirer un peu, mais le temps passait, et nous n'arrivons pas à trouver une sortie.

Le regard perdu, le vieil homme ajouta d'une voix cassée.

— Les cultistes envoient parfois des patrouilles dans les environs, ils ne connaissent pas cette planque, mais au fil du temps et des rencontres fortuites, mes compagnons tombèrent l’un après l'autre, jusqu’à ce qu’il ne reste que moi.

Il se tut, le silence régna pendant quelques instants, il ne semblait pas vouloir aller plus loin.

Jael avait encore beaucoup de questions, mais la personne en face lui faisait de la peine, alors il n’insista pas, et observa un silence respectueux, en attendant la suite.

— Bon, gamin, parlons de toi maintenant.

— Je vous ai déjà raconté mon histoire, en détail.

— Je parle de l’avenir. Que comptes-tu faire, ta mission étant terminée ? Tu veux rentrer chez toi, j’imagine ?

La question appuyait là où ça fait mal, il avait évidemment beaucoup réfléchi à l’avenir, il y avait bien sûr la mission, mais après le coup fourré que Soul lui avait fait, il n’était pas sûr de vouloir le retrouver, même avec la perspective de la somme rondelette promise. Mais il n’avait nulle part ailleurs où aller, mis à part Narv, et les ruines alentour, il ne connaissait rien du monde.

— Je n’ai pas vraiment réfléchi, disons que quand je trouverai la sortie, j’y réfléchirai sérieusement.

— Si tu la trouves, petit, si tu la trouves !

— En fait, j’ai encore quelques questions.

Le vieux se leva d’un saut énergique.

— Ça sera pour une autre fois. Pour l'instant, je consens à te laisser vivre ici le temps que tu fasses tes recherches et que tu trouves ta sortie, mais fais gaffe petit, je n’accepte pas les tire-au-flanc avec moi, tu dois bosser pour mériter ton gîte et ta croûte.

— Je n’ai jamais été un tire-au-flanc, répondit Jael avec un sourire, je mériterais votre hospitalité.

L’affaire était conclue.

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