Chapitre 1: Paroles

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Wayne Santa-Rosa la toisait avec l’arrogance d’un homme qui avait beaucoup d’argent. Énormément d’argent. De taille moyenne, gras, une couronne de cheveux poivre et sel, des joues affaissées, un nez épaté, triple menton, une peau trop souvent exposée au rayonnement UV, engoncé dans un smoking noir satiné, vêtu d’une chemise blanche dont les boutons semblaient sur le point de s’envoler à tout moment et portant un nœud de papillon carmin qui paraissait l’étrangler, il respirait bruyamment tandis qu’une goutte de sueur coulait sur le côté doit de sa tempe. Deux détails gâchaient l’homogénéité de son détestable portrait : des yeux bleu azur intenses qui avaient envouté bien des investisseurs et des maîtresses, et une eau de toilette aux arômes subtils de fruits exotiques qui sentait furieusement bon. L’homme d’une bonne cinquantaine d’années était penché en avant, les bras tendus, les poings posés sur un bureau en acajou, impeccablement verni, qui n’avait jamais servi à travailler. Confiant en sa position dominante, il se permit un sourire condescendant.

Cette posture ne l’impressionna guère.

Son hôte demeurait immobile et silencieux, comme s’il souhaitait qu’elle se prosterne devant sa magnificence pour qu’il daigne lui parler. Il pouvait toujours rêver…Dans l’attente du début des hostilités, elle laissa divaguer son regard. Elle se focalisa d’abord sur le croissant de lumière visible à travers la fenêtre partiellement masquée par l’épaule gauche de Santa-Rosa. Il ne s’agissait pas d’un jeu de lumières ou d’une simulation numérique, mais bien de la lune flottant paisiblement dans la voûte étoilée. C’était un spectacle que seule l’élite, vivant dans la cime des gratte-ciels couvrant quasiment l’intégralité du globe, pouvait contempler en vrai. Le reste de la population mondiale, la grande majorité, devait se contenter de se l’imaginer ou de le recréer artificiellement. D’une manière ou d’une autre. La conséquence d’une société qui, après avoir bétonné chaque parcelle de la Terre, avait évolué verticalement et s’était subdivisée en quatre strates distinctes : les Bas-Fonds, la Base, les Hauteurs et le Sommet. Des plus pauvres aux plus riches. De l’obscurité permanente éclairée par l’éclat froid de milliers de LED jusqu’au cycle naturel du jour succédant à la nuit. Un ordre établi, cruel, vieux de plusieurs siècles qui n’était pas près d’être renversé.

La jeune femme sortit le monde extérieur de ses pensées pour se recentrer sur sa situation actuelle. Son vis-à-vis n’avait toujours pas bougé, à l’exception de la goutte de transpiration qui dévalait désormais sur son cou. Ils se trouvaient, tous deux, dans une pièce de dix mètres sur cinq aux murs clairs sur lesquels étaient accrochés une demi-douzaine de tableaux. Ses lunettes électroniques aux verres teintés masquant ses yeux, bijou de haute technologie, lui indiquèrent que la moitié de ces peintures étaient des vraies alors que les autres consistaient en des reproductions. Elle ignorait si Santa-Rosa était au courant de ce fait…La majeure partie de la surface du lieu était occupée par une table supportant une imposante maquette d’un château-fort en cours de construction. Une petite bibliothèque à quatre étagères, située dans un coin, contenait des livres qui n’avaient probablement jamais été lus. Derrière elle, une porte capitonnée isolait parfaitement la pièce de la cacophonie régnant de l’autre côté. Le sol était couvert d’une moquette bleue et verte aux motifs exotiques qui devait valoir une petite fortune. Elle était assise sur un petit mais très confortable fauteuil club brun dont le revêtement couinait à chaque fois que son pantalon en cuir frottait dessus. Une bonne raison de se tenir tranquille dans l’attente de la suite des évènements.

Le milliardaire cessa finalement son jeu d’intimidation face à son indifférence. Il se redressa, soupira et se laissa tomber dans son siège. Celui-ci s’avérait bien plus imposant que le sien. Un trône aux pieds surélevés qui permettait au propriétaire des lieux de toujours se sentir supérieur à ses invités.

« Artémis Sun, détective privée. » commença-t-il d’une voix rocailleuse trahissant de nombreux excès. « Les recherches à votre sujet sur le Réseau n’ont pas donné grand-chose. Non, c’est faux, elles n’ont abouti à rien. J’ai essayé de me renseigner ailleurs, et tout ce que j’ai appris c’est une vague histoire de disparition d’enfant. Franchement, c’est très mince. »

L’enquêtrice n’était pas venue ici pour présenter son curriculum vitae. S’il n’avait rien trouvé à son sujet, c’était son problème, pas le sien.

« Tout ce que je sais avec certitude c’est que votre agence est localisée au niveau zéro des Bas-Fonds. » poursuivit Santa-Rosa qui ne put s’empêcher de laisser échapper un ricanement moqueur. « Ce n’est pas très glorieux…J’imagine que votre plus grand fait d’arme a dû être d’aider une petite vieille à traverser la route…Ici, vous n’avez aucune réputation. Ici, vous ne représentez rien. »

Artémis continua à rester silencieuse et impassible. On lui avait appris, une dizaine d’années auparavant, de ne jamais corriger un potentiel adversaire s’il commettait une erreur. Seule la victoire comptait. Plus il la sous-estimerait en la prenant pour une conne, moins il verrait la suite venir…Contrairement à ce qu’il croyait, ce n’était pas première fois qu’elle menait ce genre d’entrevue.

« Je comprends pourquoi vous intervenez au nom de Mme Durand, mais c’est une affaire interne. » reprit l’homme d’une voix mielleuse accompagnée par une expression se voulant affable. « J’ai toujours été très juste avec mes employés. Je les ai toujours bien considérés et je n’ai jamais hésité à récompenser ceux qui le méritaient. J’ai aussi toujours essayé d’aider ceux qui avaient des problèmes. J’ai toujours respecté leurs droits. Je suis connu pour cela, vous pouvez le vérifier. »

La détective l’avait déjà fait. Un individu n’était jamais tout bon ou tout mauvais. Elle décroisa et croisa les jambes.

« Je n’ai pas hérité de ma société comme tant d’autres de mes collègues. Je l’ai construite de mes propres mains. Seul. Je n’ai reçu aucune aide. »

Sun inclina lentement la tête sur la gauche.

« Bon, je l’admets, j’ai reçu une somme de départ de la part de mon père. » rectifia de lui-même le chef d’entreprise comprenant qu’elle n’était pas dupe. « Mais c’était un investissement risqué et j’aurais très bien pu tout perdre ! Je n’ai pas choisi la voie de la facilité. J’ai réussi. Ce n’est pas rien ! »

Santa-Rosa termina sa phrase en frappant l’accoudoir droit de son fauteuil du plat de la main. Puis, comprenant qu’il était en train de s’emporter, il effectua de rapides exercices de sophrologie pour se calmer…Son mutisme et son manque d’émotion apparente semblait commencer à sérieusement dérouter et agacer son interlocuteur. Tant mieux.

« Je suis respecté par tout le monde dans mon secteur d’activité. D’ailleurs, je connais du monde. » déclara-t-il doucement en changeant une nouvelle fois de stratégie. « Des personnes très influentes…Des gens qui ont du pouvoir et qui savent résoudre les problèmes en toute discrétion. »

Les menaces faisaient partie intégrante de son job, même si leur mise à exécution restait assez rare. Enfin, pas assez à son goût. Heureusement, elle savait gérer ce genre de situation et ce n’étaient pas quelques mots qui allaient l’effrayer. Il faudrait un peu plus de concret et bien plus d’armes pour la faire paniquer.

« Pour en revenir au point de départ, je ne saisis pas trop la raison de votre intervention dans toute cette histoire. Il n’y a vraiment pas de quoi fouetter un chat. » conclut Wayne Santa-Rosa qui écarta les mains tout en feignant, correctement, l’innocence.

L’homme venait de se contredire en l’espace de quelques minutes. Il était temps de lui remettre les idées en place.

« Il s’agit d’un viol. Une vie brisée. » indiqua, de sa voix grave, Artémis Sun en rompant enfin son silence. « Mme Donna Durand vous accuse d’avoir abusé d’elle. »

« Il n’y a aucune preuve ! » s’exclama férocement le milliardaire qui pointa un index dans sa direction.

L’investigatrice nota, pour elle-même, qu’il ne réfutait en aucun cas son crime.

« Vous vous trompez…Il y a une vidéo. » corrigea la jeune femme, très calme. « Je sais que c’est à la mode de se filmer tout le temps, mais lorsqu’on commet un acte répréhensible, il vaut mieux couper la caméra…Mais, je ne vais pas me plaindre, la stupidité des gens facilite nettement mon boulot. »

« Je ne vois pas de quoi vous voulez parler. » dit l’homme qui parvint à maîtriser ses nerfs une seconde fois. « Cet enregistrement n’existe pas. »

Santa-Rosa l’avait effacé de son téléphone dès qu’il avait pris la mesure de la dangerosité qu’il représentait, mais, dans cette ère du tout digital, détruire véritablement un fichier nécessitait de gros efforts. Il avait été fainéant et elle n’avait éprouvé aucune difficulté à récupérer la preuve incontestable de son crime.

« Mon expert n’est pas de votre avis. Il a été ravi de le reconstituer et d’en réaliser plusieurs copies. »

« Mes experts se feront un plaisir de l’invalider. Tout le monde sait qu’avec l’intelligence artificielle, on peut faire croire tous les mensonges. » contra, sûr de lui, son adversaire avec un petit ricanement méprisant.

« Si vos experts étaient aussi compétents que vous le pensiez, mon expert n’aurait pas exécuté sa mission aussi facilement. » riposta la détective en gardant un faciès neutre. « Mon expert m’a fait part de certains commentaires que je vais vous partager. Je le cite. Ces gars sont des guignols, je faisais mieux à six ans. Au lieu de les payer, il faudrait les jeter en prison. Ça leur apprendra de se foutre de la gueule de leur employeur. »

Son interlocuteur se rembrunit. Au fond de lui, il se doutait que le travail effectué par ses informaticiens n’était pas optimal…Il la fixa quelques instants, semblant chercher la meilleure réplique à lui opposer, puis soupira à nouveau bruyamment avant de lui lancer un regard résolu.

« Je n’aime pas la violence. Enfin, pas beaucoup. On m’a éduqué dans le culte qu’il fallait l’éviter tout prix. Hélas, je n’ai pas été le meilleur élève…Attention, ça ne signifie pas que je l’emploie à tout bout de champ. Non, je ne l’utilise seulement qu’en ultime recours. » révéla Santa-Rosa sur un ton glacial à faire frissonner un mort. « On m’a surtout enseigné le pouvoir de l’argent. Mes parents m’ont toujours dit que tout s’achète et tout se vend. Ils forment un couple implacable ensemble. Ils sont toujours ensemble. Mais je digresse…Revenons à notre affaire. Hier, j’ai fait une offre à Mme Durand, mais elle a tout refusé en bloc. Je suppose qu’elle suivait vos recommandations…J’ai compris à ce moment-là que c’était vous qui tiriez les ficelles. Vous, la mystérieuse détective qui enquête sur ma personne depuis quelques semaines…C’est pour ça que je vous ai invité ici ce soir. Je vis au Sommet et vous au fin fond des Bas-Fonds. Je suis riche et vous pas. Je pense donc qu’on peut trouver un arrangement pour que vous n’alliez pas voir la police. »

Le milliardaire marqua une pause afin de constater l’effet de ses dernières paroles sur son invitée. Rien. Elle resta de marbre. Il fut déçu et tenta de ne pas trop le montrer.

« Donc, la question est : combien voulez-vous ? »

Toujours aucune réaction de sa part.

« Si vous ne dites rien, cela signifie que vous y réfléchissez. Les chiffres doivent se bousculer dans votre tête. Je vais vous faciliter la tâche. Que pensez-vous de 100 000 Duns ? Si vous n’avez pas la folie des grandeurs, que vous effectuez les bons placements, cela vous permettra de vivre bien confortablement pendant le reste de votre existence. Vous pourriez même déménager et acquérir ainsi plus de notoriété. Alors ? »

Le coin gauche des lèvres de la jeune femme pointa vers le haut. L’ébauche d’un sourire. L’homme était arrivé là où elle le souhaitait depuis le début de leur entrevue. Elle n’en était pas à son coup d’essai, même si ce genre de proposition s’avérait bien trop exceptionnelle…

« Je veux tout. » annonça Artémis en sentant son cœur palpiter malgré son expérience.

« Tout ? » répéta Santa-Rosa qui fronça les sourcils en signe d’incompréhension. « Tout les 100 000 Duns ? Bien entendu, je ne compte pas vous arnaquer… »

« Non. Tout. » insista la jeune femme prête à faire claquer ses mots aussi violement qu’un uppercut. « Tout votre argent. Tout le fric se trouvant sur vos comptes officiels et ceux planqués dans les paradis fiscaux. Toutes vos actions. Tous vos investissements. Tout document symbolisant de l’argent. Je veux tout jusqu’au moindre centime qui a roulé sous un meuble et que vous avez oubliez. Tout. »

Son interlocuteur hésita à sourire, se demandant si elle plaisantait ou pas.

« Tous vos biens matériels. » poursuivit la détective sans se départir de son calme. « Toutes vos propriétés et tout ce qui se trouve à l’intérieur. Je veux tout ce que vous possédez, depuis votre entreprise jusqu’à la moindre chaussette trouée cachée au fin fond d’un tiroir. Tout. »

Son hôte comprit qu’elle ne riait pas. Il transpirait abondamment désormais.

« Tous vos secrets. » enchaîna Sun en passant au troisième et dernier volet de son estocade. « Je veux connaître ce que vous n’avez jamais dit à personne, vos pires hontes et tout ce qui peut vous compromettre. Je veux aussi toutes les infos que vous avez sur les autres, vos amis ou vos ennemis. Je veux tout : des secrets d’état jusqu’aux anecdotes les plus pitoyables. Tout. »

Santa-Rosa, le visage écarlate, s’essuya le front d’une main tremblante.

« Voilà ce que je veux dire par tout. Je veux que vous soyez aussi démuni qu’un nouveau-né après que vous m’ayez tout donné. Sans rien…Vous exigez un sacrifice de ma part en me demandant de laisser tomber mon enquête, il va donc de soi que j’en exige un de votre part en échange. » résuma Artémis qui n’avait jamais été aussi sérieuse depuis le début de leur conversation. « Si vous consentez à ce prix, nous pourrons peut-être trouver un accord. »

« Allez vous faire foutre ! » parvint à articuler le milliardaire alors qu’il semblait sur le point de faire une crise d’apoplexie.

L’enquêtrice haussa les épaules, pas plus dérangée que cela par la réponse négative de son interlocuteur. Cela finissait toujours ainsi. Elle lui avait pourtant donné une chance…Leur entretien était désormais terminée.

« Tant pis…Je pense que nous n’avons plus rien à nous dire. Merci pour votre invitation. » décréta Artémis Sun qui se leva de son fauteuil tout en rabattant les pans de son long manteau en cuir noir. « Bon courage avec la justice. Vous entendrez très bientôt parler d’eux. »

Aucune réaction. Le corps de l’homme était secoué par des spasmes violents tandis que son visage bouffi, devenu entretemps livide, était parcouru par des tics incontrôlables. Un bref instant, elle se demanda s’il n’était pas en train de mourir sous ses yeux. Ses lunettes lui confirmèrent qu’il était toujours en bonne santé. Il devait être en état de choc, personne ne lui avait parlé aussi franchement de toute sa vie ; ou alors, il ne parvenait pas à se décider sur la teneur de la vengeance à déchainer contre elle. Quelle que soit le cas, elle n’avait aucun intérêt à rester plus longtemps ici. La situation risquait de mal tourner, très vite.

La détective se dirigea vers la porte de la pièce et l’ouvrit. La garde qui l’avait fouillée et escortée à son arrivée se dressait sur son chemin. Elle n’avait pas été assez stupide que pour s’aventurer ici avec des armes attachées en évidence à sa ceinture. Cela aurait été l’assurance de graves ennuis, et l’aurait empêché de rencontrer le maître des lieux.

Artémis se savait grande pour une femme, pourtant la vigile la surpassait de presqu’une tête et devait peser le double de son poids. Tout en muscle. La nature était étonnante, admirable et dangereuse…

« Hanna, retiens-là. Mlle Sun et moi n’avons pas terminé notre conversation. » ordonna, depuis son bureau, Santa-Rosa recouvrant enfin la parole.

Artémis attaqua en premier. Elle décocha un puissant et précis coup de pied au genou gauche de la garde. L’articulation se déboita. Elle cria. L’enquêtrice lui asséna une manchette en plein dans la gorge. Le son cessa en même temps que son souffle fut coupé. Son adversaire s’écroula au sol en se tenant le cou, le bas de jambe gauche orienté selon un angle improbable. Elle l’enjamba sans lui témoigner la moindre pitié. Elle savait que si elle était restée dans la pièce, l’employée de Santa-Rosa n’aurait pas hésité une seule seconde à obéir aux désirs impitoyables de son patron en lui faisant endurer les pires sévices.

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