Chapitre 2 : Fuite
Artémis Sun se trouvait sur un palier qui surplombait une salle de séjour transformée en salle de bal pour la nuit. Une centaine de convives fêtaient les bénéfices records de l’entreprise appartenant et dirigée par Wayne Santa-Rosa. Leur hôte. Il s’était momentanément éclipsé des festivités pour la recevoir, espérant couronner sa soirée en la persuadant de retourner sa veste. Elle comprenait sa déception…
À sa gauche, un couloir menait aux entrailles de la demeure tandis qu’à sa droite un escalier descendait à l’étage inférieur. Hors de question d’aller se perdre dans les profondeurs du domicile de son adversaire. Mieux valait opter pour le chemin emprunté dix minutes auparavant. Elle balaya du regard la vaste pièce située en contrebas. L’affluence s’avérait raisonnable. Les invités n’étaient pas serrés les uns contre les autres, néanmoins cette assemblée était bien trop compacte pour être traversée en courant. Son objectif était de quitter les lieux rapidement et discrètement. En toute sécurité, sans être attrapée par la sécurité du milliardaire. Point positif de la situation : sa vie n’était pas en jeu. Pas encore, pas ici, pas avec tous ces témoins. En revanche, si on lui mettait le grappin dessus, elle risquait de beaucoup souffrir. Santa-Rosa, sous le choc de l’humiliation qu’il venait d’expérimenter et de la démonstration physique à laquelle il venait d’assister, n’oserait pas sortir de son bureau pour la confronter à nouveau. Elle disposait donc d’une poignée seconde pour établir un itinéraire convenable qui l’empêcherait de se précipiter tête baissée dans les emmerdes.
Inutile de vouloir longer les murs. À gauche, le pourtour d’une impressionnantes cheminée rassemblait les invités ne voulant pas danser ; tandis que tout à droite, la scène sur laquelle se produisait un groupe de reprise pop, recruté pour l’évènement, bloquait totalement le passage. Qu’importe laquelle de ces options, elle avait toutes les chances de se retrouver piégée dans un coin. Pas la peine non plus de songer à la porte-fenêtre et à l’immense jardin suspendu se trouvant derrière, elle n’avait pas apporté avec elle se son équipement de saut en parachute. Non, elle n’avait pas d’autre solution que de foncer tout droit en croisant les doigts.
Artémis dévala les marches quatre à quatre. Elle se retrouva face à une foule qui se déchainait au son d’un hit datant d’une bonne dizaine d’années. Elle s’arrêta. Elle savait que des agents de sécurité montaient la garde afin d’éviter que la fête ne dégénère pour une raison ou une autre. L’alcool pouvait faire prendre, subitement, de très mauvaises décisions. Elle en repéra quatre, dispersés à égal distance l’un de l’autre, le long du périmètre de la pièce. Tous des hommes. Tous vêtus d’un costume sombre, mais chacun portant une chemise de couleur différente comme s’il fallait les distinguer visuellement. Peut-être était-ce plus facile que d’apprendre leur identité. Tous regardaient dans sa direction. Les oreillettes avaient dû chauffer. Un rush d’adrénaline traversa son corps. Son inquiétude monta d’un cran. Son seul soulagement était qu’ils ne pourraient pas l’interpeler en même temps vu que chacun se trouvait à une distance différente d’elle. Normalement…Un seul se mit en mouvement. Celui situé le plus près de l’escalier. Les trois autres continuèrent à la fixer en souriant. A l’instar de leur patron, vu qu’elle provenait des Bas-Fonds, ils la considéraient comme une inoffensive idiote qui s’était attaquée à trop fort. Tant pis pour eux, tant mieux pour elle. La partie était lancée.
Le vigile était proche. Il était vain de vouloir lui échapper. Mieux valait profiter de ce bref répit pour se préparer. Néanmoins, l’homme ne se pressait pas particulièrement. Il pensait certainement qu’il la ramènerait sans problème dans le bureau de son boss. Ce dernier avait dû omettre de prévenir qu’elle venait de casser la gueule à leur collègue. Pas son problème. Artémis se retourna. Un buffet offrant une quantité incalculable de mets extrêmement coûteux s’étendait devant elle. L’heure n’étant plus à se sustenter, l’endroit était désert à l’exception des deux serveurs faisant le pied de grue de l’autre côté. Sun s’avança vers la table, s’empara d’une cuillère à soupe, la plongea dans une soupière remplie à moitié de caviar et la porta à sa bouche. Le serveur le plus proche la fixa avec un air ahuri. Elle fit rouler les perles grises contre son palais avant de les exploser une à une à l’aide de sa langue. Une saveur iodée mêlée à une note d’amande fit frémir ses papilles. Exquis. Le garde, svelte, cheveux châtains coiffés en brosse, chemise bleue, mignon, la rejoignit.
« Mademoiselle, j’ai pour ordre de vous escorter en haut. » annonça-t-il d’une voix courtoise mais ferme.
L’enquêtrice pivota et s’approcha de lui en souriant. Il continua à avancer. Sûr de lui. Elle cligna des yeux. Ses lunettes émirent un flash de lumière. Il était temporairement aveuglé. Elle tendit le bras, attrapa une bouteille de champagne par le goulot et frappa de toute ses forces. La mâchoire de l’homme craqua. Deux dents volèrent dans les airs. Il s’effondra comme une masse. Et d’un.
Aucun convive ne remarqua l’escarmouche. Elle s’était produite à l’écart. Parfait. En revanche, ce n’était pas le cas des autres gardes. Deux d’entre eux se mirent immédiatement en marche tandis que le dernier décida de protéger la porte d’entrée. La seule issue. Du duo qui convergeait sur elle à partir de directions différentes, l’un se trouvait à l’autre bout de la pièce tandis que l’autre s’avérait bien plus proche. Elle pouvait sans doute éviter le premier, pas le second.
Son prochain adversaire, celui qui jusque-là surveillait le secteur de la cheminée, était trapus avec des cheveux noirs rassemblés en queue de cheval, un nez aquilin, un bouc impeccablement taillé et portait une chemise verte. Pas son style. Tout en se rapprochant, il sortit de ses poches une paire de menottes et un coup-de-poing américain. Tous deux électrifiés. Ces jouets pouvaient faire très mal. Elle regarda la bouteille qu’elle avait en main. Elle était toujours intacte. La jeune femme déchira l’emballage protégeant son sommet, enleva le muselet et fit sauter le bouchon. Une gerbe de mousse dorée jaillit du magnum. Elle but une gorgée. Pas dégueu. Elle porta à nouveau la bouteille à ses lèvres avant d’en frotter le goulot avec une de ses mains gantées et de la reposer sur le bord du buffet.
La détective alla à la rencontre du garde. Là aussi vouloir l’esquiver s’avérait inutile et impossible. Il ralentit. Il avait vu ce qui était arrivé à son collègue. Ses lunettes n’étaient pas suffisamment rechargées pour retenter le coup du flash. De toute façon, cette astuce était éventée. Elle distinguait que le regard de l’homme s’avérait anormalement sombre. Comme tout agent de sécurité digne de ce nom, il portait des lentilles intelligentes. Il avait modifié leur réglage pour ne pas être ébloui. L’accessoire projetait un écran holographique coloré sur la surface de ses globes oculaires. Elle leva les mains pour lui signifier qu’elle se rendait. L’homme continua à se montrer prudent. Il la dévisagea. Elle plaça ses mains à l’arrière de son crâne, puis s’immobilisa. Il rangea son poing américain avant de s’arrêter juste devant elle.
« Salope ! Tu vas payer pour ce que tu as fait. » déclara-t-il fièrement en tendant les bras pour la menotter.
Artémis lui cracha à la figure le champagne qu’elle avait en bouche depuis une dizaine de secondes. Ce n’était pas assez pour l’aveugler, mais suffisant pour le surprendre et le distraire. Ses lentilles ne le protégeaient pas d’une telle attaque. Elle lança un coup de genou surpuissant à l’entrejambe. La douleur fut telle qu’il n’hurla même pas. Il roula au sol plié en deux, ses mains enserrant ses bijoux de famille. Il en avait pour un bon bout de temps avant de pouvoir se relever. Et de deux.
Quelques invités l’observèrent avec un mélange de curiosité et de surprise, mais ils étaient bien trop riches pour oser se mêler de violence.
La voie du côté de la cheminée était libre, mais les deux gardes restants pourraient toujours la prendre en tenaille alors qu’elle tentait de rejoindre la porte d’entrée. Non, elle devait garder son cap. Droit devant à travers la piste de danse. Son troisième opposant, peau noire, large carrure, chemise rouge, séduisant, en provenance de la porte-fenêtre, était toujours en train d’approcher. Coincé parmi la foule des invités qui se fichaient complètement de lui, il avait du mal à progresser. Le timing serait juste, mais elle pourrait l’éviter. Il n’était plus temps d’hésiter. Elle s’élança sur l’itinéraire qu’elle s’était fixé depuis le palier du premier étage. Elle sentit dans son dos le regard de Santa-Rosa. A force de ne voir personne arriver, il avait enfin quitté son bureau. Trop tard. Il ne ferait qu’assister à son échec.
« Ma chère, m’accorderez-vous enfin cette danse ? » s’enquit un homme élégant d’une quarantaine d’années, mince, aux cheveux bruns et aux yeux pétillants couleur noisette, en lui coupant le chemin.
L’individu l’avait déjà abordée à son arrivée, mais Hanna l’avait fait reculer en l’informant qu’elle était attendue dans les plus brefs délais auprès de M. Santa-Rosa. Maintenant qu’elle était seule, il n’allait pas se gêner pour en profiter. Il ne semblait pas disposer, cette fois-ci, à la laisser filer sans opposer de résistance. Elle constata du coin de l’œil que son troisième antagoniste était parvenu à accélérer le rythme. Il sortit de sous sa veste un bâton-taser. Il s’agissait d’une arme incapacitante pouvant projeter des éclairs électriques jusqu’à une distance de dix mètres. Elle n’avait aucun doute sur le fait qu’il devait être un expert dans son maniement. Finalement, le dandy qui se tenait devant elle, avec de la bave aux coins des lèvres, pourrait s’avérer utile. En tant que bouclier humain, par exemple. Elle accepta sa proposition d’un hochement de tête. Ils s’enfoncèrent parmi la masse des danseurs.
« J’adore votre style. Manteau, t-shirt, pantalon, bottes…Le tout en noir. C’est simple. Ça change de toutes ces autres avec leurs robes de soirées valant des fortunes. En revanche, tout ce cuir, ça fait penser à une autre sorte de soirée…Remarquez, je n’ai rien contre. » confia son compagnon qui regarda tout autour d’eux tout en se trémoussant au rythme de la musique. « Et il y a plein de gens ici qui apprécient ce genre d’expérience. »
L’homme lui déplaisait profondément. Pas de raison tangible, seulement son instinct lui murmurant de s’en méfier comme de la peste. Peut-être que c’était son expérience qui parlait en ce moment précis. Elle avait été confrontée à tant de prédateurs au cours de sa vie qu’elle savait les identifier à cent mètres à la ronde. Cette demeure n’en manquait pas…Mais comme il représentait son assurance sécurité, elle ne s’en éloigna pas. L’enquêtrice jeta un coup d’œil derrière l’épaule du gars. Le troisième garde s’était immobilisé. Il hésitait. D’un côté il avait ses ordres, de l’autre il était entouré de tellement de personnes influentes que le moindre micro-geste déplacé pouvait l’envoyer moisir dans un coin paumé des Bas-Fonds pour le restant de ses jours. Le mec qui la collait d’un peu trop près devait être très important.
« J’adore votre physique. Grande. Brune. Athlétique. Une peau halée qui doit être si douce à caresser. Vous êtes la femme parfaite. » poursuivit son vis-à-vis qui donnait plus l’impression d’inspecter de la marchandise que de flatter une jeune femme. « Dommage que vous dissimuliez vos yeux derrière cet accessoire à la mode. Je me demande quel est leur couleur. »
L’homme la dégoûtait de plus en plus. Artémis pivota la tête à gauche. Le dernier agent de sécurité se tenait toujours sous l’arche menant à la sortie, tel un gardien de but protégeant ses cages. Le danger ne viendrait pas de ce côté-là dans l’immédiat. Cependant, il consisterait un obstacle pour plus tard.
« Vert. » répondit, à contrecœur, la détective qui avait toujours besoin de la protection de son partenaire.
« Ma teinte préférée ! » s’enthousiasma-t-il en lui décochant un sourire carnassier.
Ben voyons ! Le groupe de musique entama un slow. La lumière dispensée par les trois lustres géants en cristal accrochés au plafond diminua en intensité. L’homme s’empressa de la serrer tout contre lui. Sun frémit, elle se retint toutefois de le gifler. Elle avait encore besoin de lui. Derrière, le garde avait la main droite appuyé contre une oreille et son poignet gauche devant ses lèvres. Cela discutait sévère avec Santa-Rosa. Une main glissa jusqu’à ses fesses pour les pétrir sans scrupule. Son partenaire de danse colla encore un peu plus son corps au sien. Elle se tendit, mais parvint à rester impassible. Elle conserva son sang-froid en bannissant de son esprit l’envie pressante de trancher instantanément l’appendice inquisiteur.
« Hm…Ferme et musclée. Décidément, vous n’avez que des qualités. Oh ! Je crois que je sens pointer deux tétons tout durs. De mieux en mieux. Vous commencez à vraiment me plaire ! »
La réciproque n’était absolument pas vraie. Artémis percevait très bien son début d’érection contre le haut de sa cuisse droite. Elle tourna le visage à droite. Elle aperçut, dans la pénombre, Santa-Rosa agrippant fermement la rambarde du palier sur lequel elle se tenait quelques minutes plus tôt. Il articulait des mots inaudibles tout en la fixant haineusement. Il devait avoir un regard similaire lorsque, tard le soir un mois plus tôt, il violait Donna Durand, une de ses assistantes, dans les bureaux de sa société. Il méritait ce qui allait lui arriver. La jeune femme détourna la tête. Erreur de sa part. L’homme qui la tenait dans ses bras plaqua ses lèvres contre les siennes. Sa langue et son haleine empestant l’alcool tentèrent de pénétrer sa bouche. Artémis recula vivement la tête pour rompre l’infect contact. Elle était à deux doigts de vomir et eut toutes les peines du monde à ne pas lui arracher le visage avec les dents. L’homme avait bien sa place ici parmi tous ces puissants qui se croyaient intouchables, leur hôte en tête.
« Tout va bien se passer. » dit le prédateur à la proie qu’il s’apprêtait à dévorer. « Laissez-vous faire. »
Le troisième garde avait repris sa progression avec un air plus déterminé que jamais. Il n’était plus qu’à quelques mètres. C’était le moment de réagir. Fini d’incarner les victimes dociles. La détective repoussa brutalement l’inconnu qui voulait abuser d’elle. À chaque fois, sa force était sous-estimée. Ses muscles n’étaient pas volumineux, mais elle les entrainait quotidiennement et elle savait s’en servir. L’homme valsa en arrière, trébucha et tomba. Il emporta l’agent de sécurité dans sa chute. Comme prévu. Elle se précipita sur l’homme alors qu’il était toujours à terre et qu’il tentait de se dégager. Elle lui écrasa l’avant-bras droit, celui qui tenait son bâton-taser, avec son pied gauche. Elle s’accroupit et lui tordit sèchement le poignet. Un petit craquement précéda le cri de douleur. Elle lui arracha l’arme des doigts tout en passant son autre main sous son manteau. Obstiné, il voulait toujours se relever. Elle lui assena un coup au visage en employant le manche du bâton. Son nez se tordit. Du sang se mit à couler. Il était lui aussi hors-jeu. Et de trois. Artémis se redressa et se planta devant l’homme à qui elle plaisait tant. Les coudes posés au sol, le buste dressé, il se remettait de sa surprise.
« Tout va bien se passer. » déclara la jeune femme avant de presser la détente de l’arme.
Des éclairs enveloppèrent son corps. Il se tortilla fiévreusement pendant quelques instants avant de perdre connaissance. Cela avait été trop court. Cependant, de nombreuses brûlures le feraient souffrir à son réveil. Elle n’avait, hélas, pas de temps de s’attarder pour peaufiner sa vengeance. Cela suffirait. Pour le moment…Elle regarda au loin. Santa-Rosa la contemplait toujours depuis son perchoir, bien trop lâche pour se mesurer directement à elle. Elle opéra un demi-tour et se dirigea vers la sortie, son bras gauche dans les plis de son manteau et son bras droit, faussement décontracté, un peu à l’écart de son corps. Elle fit tournoyer le bâton-taser qu’elle tenait en main. Les invités à proximité s’écartèrent de son chemin. La musique reprit un tempo plus élevé alors que l’éclairage gagna en luminosité.
Le dernier garde, crâne rasé, teint pâle, chemise blanche, pas mal, se tenait devant la sortie jambes écartées et mains sur les hanches. Confiant. Comme ses collègues avant lui. L’homme avait pourtant assisté à sa progression à travers la pièce depuis qu’elle était descendue de l’étage supérieur, il savait donc de quoi elle était capable. Soit il était con, soit il disposait d’un atout considérable dans sa manche. Artémis privilégia la deuxième option. Elle s’arrêta donc à trois mètres de lui et attendit la mauvaise surprise. Méfiante. Il écarta le pan droit de sa veste révélant un flingue rangé dans un holster attaché à sa ceinture. C’était le seul des agents de sécurité à posséder une arme à feu. Vu qu’il semblait plus âgé que les autres, elle devina qu’il s’agissait du chef du quatuor. Vraisemblablement, le plus malin et le plus coriace.

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