28. Nouvelle famille (partie 2)

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Après sans doute une heure de monologue, elle déclara :

— Faut que je prépare le dîner !

— Et moi, il faut que je travaille.

Elle se leva, ses énormes fesses passèrent le bord de la piscine. Je détournai le regard et croisai Arcan. Je lui fis signe que ma serviette était au sol alors il se leva, la ramassa et l’ouvrit. Alors que sa mère s’éloignait en peignoir, je lui souris :

— Défi relevé.

— Je ne m’attendais pas à ce que tu le fasses. Ce n’était pas dans ce sens que je le pensais quand c’est sorti de ma bouche.

— J’ai survécu. Je n’étais pas à mon aise. Heureusement qu’elle parle beaucoup.

J’élevai le buste hors de l’eau et il m’enveloppa.

— Elle ne t’a pas trop saoulé ?

— Non. J’ai découvert le petit garçon derrière le façonneur.

— Elle raconte toujours les mêmes histoires.

— Mais je ne les connaissais pas.

— Ça reste sa vision, pas la mienne.

— Vous me raconterez.

Je refermai la serviette autour de ma poitrine. Arcan retourna s’asseoir à table avec son père. Je récupérai à l’intérieur son carnet de croquis et m’installai sur une chaise longue à l’ombre. Le bruit d’un couteau sur la planche à découper me parvenait depuis la cuisine. La discussion entre Eugène et Albert formait une berceuse à peine intelligible et le manque d’une petite brise me donnait chaud. J’étais apaisée, et bien mieux ici qu’à affronter le jugement de ma mère.

Un crayon à papier, un carnet à spirales d’une main, le cahier de croquis d’Arcan d’une autre main, je feuilletais avec l’intention de noter le numéro de page qui me plaisait. Cependant, Arcan avait un imaginaire multiple et fertile. Chaque croquis, aussi sombre était-il, m’inspirait. À l’intérieur de ce carnet secret, il y avait parfois simplement un schéma, une machine stimulant un clitoris ou investissant un vagin. C’était lugubre dans le trait au fusain, mais excitant dans la mise en scène. Je passais ces pages rapidement pour ne pas qu’on les vît par-dessus mon épaule, mais y revenais souvent. Arcan y avait décrit le supplice de la goutte d’eau. La silhouette croquée, cambrée de désir aurait pu être la mienne.

Je m’attardais davantage sur les personnages mêlant mécanique et organique, ces femmes insectes et ses héroïnes d’univers steampunk. Rien n’avoisinait le personnage de Muse, mais Muse aurait pu être nombre d’entre elles. En revoyant celles avec une queue de barbelé en dehors des fesses, je me dis que j’étais prête à essayer. Un plug pour une soirée, si ça permettait de faire la différence, ce n’était pas la mer à boire. Si on la faisait en chaînes de vélos, très longue, ça rendrait sûrement très bien.

C’est en fin d’après-midi que je fus tirée de mes réflexions plus libidineuses que studieuses. Une trentenaire aux cheveux châtains attachés en queue de cheval apparut. À la silhouette svelte et au caractère apparent, je reconnus la sœur d’Arcan. Ce dernier se leva tout souriant et l’embrassa.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

— Quand Maman a écrit sur WhatsApp que t’avais ramené une fille à la maison, j’ai changé mes plans dans la seconde.

— C’est juste mon intérimaire. Elle est en train de travailler.

Sa main me désignant, elle tourna la tête vers moi. Son regard me jaugea comme une rivale. Je refermai le carnet et me levai en maintenant la serviette.

— Bonjour. Laëtitia.

— Enchantée. Drôle de tenue pour travailler.

— Votre mère a tenue absolument à ce que je me baigne avec elle.

— Du moment qu’elle vous a trouvé assez bonne pour mon frère.

— Je suis sèche. Je vais m’habiller.

Je m’éclipsai et Arcan râla.

— Pourquoi tu la mets mal à l’aise ?

— Ton intérimaire n’a pas d’humour, ce n’est pas ma faute.

Je regagnai la chambre. En observant les photos, je me dis que si Arcan ne leur avait jamais présenté une fille, c’était peut-être à cause de sa sœur. Je rangeai le cahier trop intime pour qu’il puisse être lu par quelqu’un d’autre. Lorsque je les rejoignis, sa mère avait quitté la cuisine.

— Laëtitia ? Vous restez dîner ?

— Je ne voudrais pas m’imposer.

— C’est moi qui vous l’impose.

— D’accord.

Je rejoignis Arcan et sa sœur et leur père me demanda :

— Plus de piscine pour aujourd’hui ?

— Je me sens plus à l’aise comme ça.

Il sourit puis s’éloigna. Arcan fit son rôle d’employeur en disant :

— On devrait peut-être travailler un peu. On peut s’éclipser une petite heure.

— Ne la fais pas crier trop fort, se moqua sa sœur.

— Humour de bas étage.

Arcan s’installa à table avec moi et sa sœur s’éloigna vers la maison en criant :

— Maman ! T’as besoin d’aide ?

— Retrouve ta corde à sauter !

Me retrouvant seule avec Arcan, il me dit :

— Il faut bien que nous nous donnions le rôle. Alors, ce carnet ?

— Très inspirant.

— Ah !

— Je ne m’attendais pas à certains croquis…

— Obscènes ?

— Ben disons inspirants.

— T’ont-ils inspirée ?

— Oui.

— Je ne suis pas très doué en dessin. J’espère que t’arrives à sentir ce que je recherche.

— Oui. Il y a une ambiance. Je trouve que… C’est bizarre, mais je trouve les personnages bâillonnés très inspirants. Mais je ne pourrais plus boire de champagne si je devais m’habiller comme ça.

— Je ne veux pas changer le visage de Muse. L’Impératrice l’a dit, il faut garder le personnage. Mais la tenue peut être différente. Par exemple placer un harnais avec des katanas dans le dos porterait le personnage sur un autre plan, sans enlever l’essence érotique de la nudité.

— Ou la queue de cheval. Je veux dire la queue qui tient avec un plug. Si vous voulez, je veux bien essayer.

Il afficha un air surpris. Moi, je me sentais incapable de lui dire que l’idée seule m’excitait. Je voulais être le reflet de ses dessins, incarner l’essence de ses fantasmes. Il réfléchit, passa la langue entre ses lèvres, puis déclara :

— Ça ne modifierait pas assez le personnage et ça alourdirait, je trouve, le costume. Je garde l’idée dans un coin, mais j’essaie d’avoir une image plus globale, une mise en scène permanente. Quel autre croquis t’a plu ?

— Ceux avec les engrenages. Ce n’est pas une tenue, mais m’imaginer à la place de la fille dans ces machines bizarres, c’est curieux. Je ne peux qu’imaginer ce que les machines font.

— Celle avec les grosses bombonnes ?

— Oui, genre machine à voyager dans le temps.

— C’est une machine à récolter la cyprine.

— Si vous en fabriquiez une, même si elle ne fonctionne pas vraiment, ça pourrait être un show. Arcan capture Muse et l’installe sur une machine.

Son regard ne dévia pas du mien, et il resta silencieux. Quand je vis qu’il ne réfléchissait plus, je demandai :

— Quoi ?

— C’est… Ça me fait bizarre que ce genre de croquis plaise à une femme.

— Une fille. Ne dîtes pas que je suis une femme, je me sens vieille.

— Une fille, c’est vrai. Et les katanas, qu’en penses-tu ?

— Ça donnerait de la profondeur au personnage. Mais peut-être faut-il leur créer une histoire. Un chasseur de femmes ? Un marchand d’esclave ? Ils ont les mêmes allures, sont-ils de la même tribu ? Quel est le but d’Arcan ? Chasseur de prime ? Est-ce qu’il veut vendre Muse ? Ou la mettre dans une machine ?

— Est-ce que si on construisait… Est-ce que tu serais prête à t’exhiber sur ce genre de machine ? Ce que je veux dire, c’est les jambes écartées, et tout le monde verrait ta pistache.

Je marquai une seconde de silence. L’idée d’être le personnage d’un de ses fantasmes me bottait, être exhibée à tous les façonneurs me flattait, mais pas d’être vue par ma mère.

— Faut que j’y réfléchisse.

— On pourrait créer un jeu de poupée avec l’expérience de la goutte d’eau. Chaque façonneur pourrait donner cent euros pour verser quelques gouttes de champagne sur ton rubis et celui qui te fait ressentir le big bang rafle une mise.

Je secouai la tête. L’idée de revivre l’expérience m’emballait tant qu’elle restait dans la sphère de l’intimité. Il s’excusa :

— Oublie.

— Non. C’est juste que… À la rigueur, je ne vois pas les visages et si je ne pense pas à… Enfin, c’est comme ce qui s’est passé avec Geisha. Si je suis dans le ressenti, forcément ça va me plaire. Il ne faut pas que je pense à tout ce qu’il y a autour. Ce qui me plaît encore moins, c’est imaginer que ma mère participe.

— Je peux comprendre. C’était une idée lancée, oublions-la. Il faut avant tout que nous travaillons le costume et la mise en scène. Il faut que je demande au Grand Glouton si nous pouvons entrer avec un fumigène. Le volet du vestiaire fermé, ça ne craint pas trop. Si on fait ça, il faudrait des jeux de lumière sur les costumes. Je vais commencer à réfléchir sur la manière d’agrémenter les costumes, d’ajouter une histoire. Si je suis un chasseur, je peux ajouter deux coutelas dans des étuis en travers de la poitrine et laisser des marques de combat sur les protections. Pour ton costume, il faut que tu aies l’air d’une redoutable adversaire. Soit je modifie le masque, soit je dessine de fausses éraflures.

— Ce sera plus cinématographique, comme ma mère.

— Hmm.

— Vous pouvez peut-être m’attacher les bras si je suis votre prisonnière.

Il leva les yeux avec un sourire amusé.

— Une soirée complète avec des entraves ?

— Ben, peut-être juste pour l’entrée. Ou bien je ne sais pas je fais semblant de vouloir m’évader et vous me les mettez un peu avant la fin des votes.

— Et j’appelle Geisha pour venir apaiser la bête ?

Je rougis en pinçant les lèvres. Il leva l’index, comme à chaque fois qu’une idée de génie le traversait et il me dit :

— Je vais appeler Yako, son façonneur. Il acceptera peut-être une mise en scène. Je foisonne d’idées.

La sœur d’Arcan s’approcha de nous avec une bière en main.

— Ça a l’air de cogiter dur. Je peux aider ?

— Non. Il faut que je me lance. Toutes les idées sont là.

— Encore une nuit blanche en perspective ? devina Annette

— C’est là le sacrifice de tout artiste. Quand la muse est là, il ne faut pas attendre qu’elle s’en aille.

Leur mère nous rejoignit avec une vieille corde à sauter.

— J’ai retrouvé la corde d’Annette.

— Terrible souvenir de mes premiers régimes, commenta sa fille.

Je me levai en acceptant les poignées en bois que me tendait la septuagénaire. Je m’éloignai, ajustai la longueur d’un tour dans ma main, puis m’échauffai. La corde était légère, mais je savais m’adapter. Un pied après l’autre, puis à pieds joints, j’effectuai quelques figures en dessinant des huit. Arcan m’observait avec un éclat de passion dans le regard. Je lisais les scènes avec les chaînes de vélo à la place de la corde qui se tissaient, se détissaient, se retissaient.

Sans avoir fait mes assouplissements, j’effectuai quelques figures, tendant ma jambe haut vers le ciel, y faisant tourner ma corde, puis revenant, m’essayant, sautant sur mes fesses par-dessous, rebondissant en position accroupie. La corde s’accrocha dans mes pieds, alors je m’inclinai en salut final. La mère d’Arcan m’applaudit :

— Quelle souplesse !

— J’étais vraiment loin d’arriver à faire ça, reconnut Annette.

— Une virtuose, renchérit sa mère.

— Quand je suis échauffée, je fais le grand écart, dis-je.

Un sourire fugace passa sur le menton d’Arcan. Une idée l’avait traversée. Le père d’Arcan nous interrompit en arrivant avec une planche de charcuterie.

— Bon ! Apéro ?

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