Un matin comme les autres
Paul Duplessis se réveilla avec une forte envie de pleurer. Il avait été brutalement rejeté d’un rêve qui l’avait transporté dans un monde paisible et plein d’espoir, bien éloigné des fantômes qui peuplaient habituellement ses nuits. Certains détails s’étaient estompés mais il se rappelait l’essentiel avec une précision douloureuse. Il avait partagé avec celle dont l’image le hantait le bonheur de contempler le même horizon baigné de bonheur et de promesses. Depuis longtemps, il savait qu’elle existait, il l’avait devinée, entrevue rêvée. Son éternelle robe bleue, ses cheveux dorés, tout ce qu’elle représentait avait depuis longtemps pris possession de ses pensées, repoussé les moments d’angoisse, combattu ses peurs. Petite silhouette timide qui s’excusait presque d’apparaitre, ses efforts pour la rejoindre se heurtaient à des puissances invisibles. Jamais il n’avait pu l’approcher assez pour distinguer son visage ou entendre sa voix. Chaque apparition était environnée de flou alors qu’il se rappelait avec une précision implacable les moindres détails de ses cauchemars. Ils le projetaient dans des plaines brûlées et désertiques où il essayait de fuir sans espoir au milieu de ruines noircies par des flammes anciennes et des statues aux regards vides. Des tombes parfois, mais jamais de créatures fantomatiques. Il était toujours seul dans ce monde désespéré. Le silence était plus angoissant que tout le reste.
Pourtant, cette nuit, tout avait été différent. Alors qu’il marchait dans un paysage digne d’un film de Jean Cocteau, elle s’était avancée vers lui, silhouette fragile dans le décor immense où flottaient des airs de guitare. La route déserte bordée de maisons vides était à eux. Jamais ils n’avaient été aussi proches. C’est alors qu’une autre femme s’était interposée. Il n’avait vu que son dos et sa taille mince moulés dans une longue robe noire. La musique s’était arrêtée. Comme obéissant à un ordre silencieux, celle-ci qu’il attendait depuis si longtemps s’était arrêtée, puis avait disparu. La Dame en Noir fit mine de se retourner vers lui mais il ne ressentait aucune peur. Soudain, elle n’était plus là… Il s’était retrouvé seule dans son rêve avec ses questions. Existait-elle vraiment ?
Pour ne plus la perdre, il avait fait d’elle son ange gardien.
Il s’essuya les yeux et se leva avec une mine d’enfant boudeur. Lorsque la peur et la tristesse étaient absentes, c’est le moment du réveil qu’il préférait. Celui où les ténèbres battaient enfin en retraite et où commençait une journée parfaitement organisée. Il avait fait sien deux principes qui régissaient son quotidien : « Régularité » et « habitude ». Il se levait toujours tôt pour prendre son petit déjeuner et se préparer en toute tranquillité. La cuisine ultra fonctionnelle était équipée des gadgets les plus modernes qu’il achetait comme un gamin remplissait son coffre-fort. Le conformisme bourgeois un peu démodé régnait toujours sans partage dans les autres pièces où flottait toujours la présence de son oncle. Il refusait d’y toucher tant que sa vie n’aurait pas trouvé son cours définitif. Un jour, peut-être, si certaine présence féminine franchissait sa porte.
Il s’habilla tout en rangeant précieusement dans un coin de sa mémoire l’image de la femme en bleu. L’heure n’était pas à la nostalgie. Dans quelques jours il passerait l’Epreuve et son esprit avait besoin de paix intérieure. Tout en mâchant sa tartine grillée qui respectait tous les standards de la cuisine bio, il repensait à son entrevue de la veille avec ce qu’elle lui avait apporté d’interrogations et même de doutes. Quiconque y aurait assisté n’aurait vu qu’un banal entretien hiérarchique dans le cadre d’un plan de carrière. Comment aurait-on pu deviner les enjeux réels ? Une petite inquiétude était toujours là. Serait-il à la hauteur de ce qu’on attendait de lui ? Le dernier obstacle serait le plus difficile, il le savait, le ressentait au fond de lui-même.
Aujourd’hui même, il en aurait la démonstration. Il pourrait apercevoir ce qui l’attendait de l’autre côté de la montagne. Quand il aurait réussi, sa vie basculerait vers autre chose. Serait-elle meilleure, plus heureuse ? Rien ne permettait de l’affirmer. Lorsqu’il faisait le bilan, il aurait eu tout lieu d’être satisfait. Ayant à peine dépassé la trentaine, il n’avait aucun problème de santé et aucun souci matériel. Les innombrables visages de la misère se réduisaient pour lui à quelques silhouettes sur le trottoir et des reportages télé qu’il regardait d’un œil distrait. Elle avait une allure bien plus concrète et un peu dérangeante lorsqu’il passait près d’un personnage qu’il n’arrivait pas à définir. Son image envahit brusquement sa mémoire. Il lâcha sa tartine qui, obéissant aux lois implacables de La physique, s’écrasa du côté de la confiture. Il le voyait toujours sur le même banc, assis face à un mur interminable devant lequel il passait régulièrement. Il ne lui avait jamais parlé mais s’étonnait toujours de son attitude digne et grave.
Il évoquait irrésistiblement une victime faisant face à un destin funeste. Pourquoi s’imposait-il maintenant ? Il finit par disparaitre, remplacé parmi une sarabande de visages amicaux ou hostiles. Tout se mêlait et il sentit même revenir le regret de n’avoir jamais connu ses parents.
La fidèle sacoche l’attendait, sagement posée sur un fauteuil qui n’avait accueilli personne depuis des années. Son contenu variait peu. Un IPhone dernier cri dont il se servait peu, des mouchoirs en papier et le gros carnet où il notait toutes ses découvertes. Un agenda à l’ancienne portait un nombre réduit d’adresses et de numéros. Plusieurs étaient barrés.

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