Le voyageur sans bagage

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Lorsqu’il quittait son appartement, la plupart des voisins étaient déjà partis, ce qui lui évitait les rencontres d’escaliers assorties d’inévitables échanges à propos du temps qu’il faisait et qui n’allait pas s’arranger d’après la météo. Il ne prenait jamais l’ascenseur où le risque de confinement, même de quelques secondes lui était insupportable. Les noms ne s’accrochaient pas dans sa mémoire et il ne les aurait pas reconnu dans la foule anonyme des rues. Cette indifférence n’était pas due au mépris ni à un quelconque sentiment de supériorité mais à la conscience aigüe qu’il avait de son destin. Il les plaignait parfois de n’avoir aucune conscience du caractère éphémère et illusoire de la réalité. Il avait mis un certain temps à comprendre l’aspect exceptionnel de sa capacité à percevoir les Autres. Il n’en éprouvait aucune fierté, seulement la certitude tranquille d’être différent. Cette conscience provoquait en lui certains comportements atypiques. Entre autres, il ne pouvait s’empêcher de regarder dans les escaliers lorsqu’il sortait de chez lui. En général, tout était silencieux, y compris y compris chez la famille nombreuse du quatrième. Il était conscient de de vivre dans une rue sans histoire d’un quartier très bourgeois. Ici, même les troubles de voisinage gardaient une tenue de bon aloi.

Le hall d’entrée était désert. Les concierges en chignon d’autrefois, bavardes et toujours occupées dans les escaliers avaient été remplacées par des gardiennes d’immeuble discrètes et efficaces. Il ne pouvait que se féliciter de la sienne. Brune et souriante, elle le croisait toujours avec une lueur complice dans le regard. C’était la seule personne avec qui il éprouvait un plaisir à tenir une conversation, le plus souvent à propos de la copropriété ou des nouvelles de quartier. Contrairement aux autres résidents, il n’était pas seulement pour elle le « monsieur du troisième dont on ne savait pas grand-chose ». Leur indifférence commune aux aléas de la météo les rapprochait encore. Elle était célibataire mais, même sans écouter les rumeurs, il savait qu’elle recevait des hommes. Il avait le sentiment de perdre quelque chose chaque fois qu’il ne la voyait pas en sortant. Ce matin-là, la grisaille de la rue annonçait plus que jamais un hiver précoce, ce qui correspondait parfaitement à son humeur. Il avait toujours aimé le froid qui vidait les rues et satisfaisait son gout de promenades solitaires.

Derrière les fenêtres fermées, il imaginait sans peine ses contemporains devant des écrans qui leur renvoyaient les images de mondes inaccessibles et artificiels. Comment ces gens-là pourraient-ils imaginer son quotidien ? Si un espion désœuvré s’amusait à le suivre, il découvrirait d’abord un promeneur comme tant d’autres, qui passait le plus clair de son temps en longues promenades sans but apparent. Il remarquerait ensuite une prédilection pour certains endroits propices au repos et à la méditation et découvrirait assez vite leur point commun. Il se poserait ensuite des questions sur son comportement, chercherait des explications qu’il ne risquerait pas de trouver.

Aujourd’hui, comme tous les premiers vendredis du mois, l’espion aurait suivi le promeneur énigmatique dans le quartier de l’Opéra. Il ne lui aurait pas fallu longtemps pour percer le plus avouable de ses secrets. C’est là que se trouvaient les bureaux de l’homme d’affaire qui gérait son patrimoine. L’oncle de Paul Duplessis l’avait bâti patiemment et adossé à des valeurs sûres, de taille à résister à n’importe quelle crise. Comme il entamait peu le capital et ne discutait jamais les décisions, qu’il était d’ailleurs incapable de juger, c’était le client idéal. Á ce double titre, il avait droit à un traitement de faveur. Avec Internet, les contacts humains étaient moins nécessaires pour admirer des tableaux Excel et des courbes de rendement. Il y tenait pourtant, comme aux quelques situations où il pouvait entretenir une forme de vie sociale.

Son passe-temps favori dans le métro consistait à étudier les affiches dont les visages figés lui paraissaient plus vivants et expressifs que ceux des poupées mécaniques qui montaient et descendaient aux différentes stations. Son Mentor l’avait prévenu depuis le début, ceux de l’Autre Côté fréquentaient peu le monde souterrain. Il en avait pourtant rencontré quelques-uns. Quel que soit l’endroit, il éprouvait toujours devant eux le même malaise. Tous affichaient un visage fermé ou hostile, comme s’ils étaient indifférents à ce monde. Son Mentor avait une théorie à ce sujet. Selon lui, les Autres ne se rendaient même pas compte qu’ils avaient franchi une frontière entre les deux mondes et la traversaient comme une nappe de brouillard. D’où venaient-ils ? On avait empli des bibliothèques pour tenter d’y répondre. Il se rappelait très bien sa dernière rencontre et du malaise qu’il avait éprouvé en rencontrant cette femme. Sa nature ne faisait aucun doute mais il avait été incapable de lui donner un âge. Ses traits réguliers d’une perfection aristocratique, ne frémissaient pas. Elle était vêtue d’un tailleur noir d’une élégance faite pour fréquenter les ambassades et les champs de courses. Il s’apprêtait à ouvrir son carnet pour noter son apparition lorsqu’il se produisit un événement inattendu. Elle avait relevé le bord de son chapeau d’un doigt négligeant et il avait croisé son regard. C’était la première fois et à sa grande surprise, il avait lu dans ses yeux quelque chose qui ressemblait à de la curiosité. Ce fait était assez exceptionnel pour être signalé à son Mentor. Cette femme mystérieuse avait-elle compris qui il était ? Elle disparut aussi brusquement qu’elle était apparue, emportant son secret.

Au cours de ses trajets quotidiens, lorsque rien ne venait le distraire de sa morosité, il se livrait à son autre distraction favorite, l’étude d’un voyageur normal. Il se faisait un devoir d’offrir aux autres un visage aimable même s’il ne recevait en retour que des regards fuyants où refermés sur leur monde intérieur. L’homme qui s’assit en face de lui faisait partie des résistants qui continuaient à lire des livres. Il n’avait au premier abord rien pour retenir l’attention. Son complet gris et banal annonçait un cadre moyen au plan de carrière balisé jusqu’à la retraite. La silhouette était celle d’un sportif pour salles de gym, un peu alourdie par les repas d’affaire. De fines lunettes sur un visage sans relief, auquel les rides accordaient un dernier sursis, racontaient une vie dépourvue de surprise. IL lisait « L’étranger » de Camus dans une édition de poche aux couleurs défraichies. Peut-être était-il lui aussi un adepte des boîtes à livre. Paul Duplessis avait lu ce roman lorsqu’il était étudiant. Á l’époque, il se trouvait peu de points communs avec ce personnage insensible à son crime, à la mort de sa mère, à la sienne, à tout. Aujourd’hui il avait des affinités avec lui.

Il ferma les yeux pour se rappeler de la période pas si lointaine où son destin ne lui avait pas encore été révélé. Les souvenirs étaient si nombreux qu’il doutait de les avoir tous vécus. Rien alors ne le distinguait des autres anarchistes de cafétérias sauf peut-être le rejet de Sartre et de Beauvoir qu’il était encore de bon ton de porter aux nues. Il n’avait jamais réussi à finir un de leurs livres et pendant longtemps, avait appréhendé de voir leurs fantômes ressurgir devant le « Flore ». Avec le temps, cette inimitié un peu stupide s’était apaisée et il ne manquait jamais de les saluer lorsqu’il visitait le cimetière Montparnasse où ils reposaient non loin de l’entrée principale. Il y avait fait d’intéressantes rencontres mais ce n’était pas son terrain de chasse préféré. Il n’aimait pas ses allées trop longues trop droites où les tombes étaient alignées comme des pavillons de banlieue. Contrairement à Montmartre ou au Père-Lachaise, l’endroit manquait de recoins, de sentiers tortueux et de sépultures chargées de mystère.

L’homme banal lisait toujours et n’avait plus grand chose à lui révéler. S’il avait été un auteur en quête de personnages, il n’aurait même pas figuré dans un de ses carnets. Il regarda défiler les stations, trop lentement à son gout. Lorsqu’il descendit, l’inconnu se passionnait toujours pour le destin de Meursault. Il attendit que la petite foule se disperse avant de sortir à son tour.

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