L'homme d'affaire
Le rendez-vous avec son homme d’affaire obéissait à un rituel précis auquel obéissaient déjà les deux précédents secrétaires, une brune coiffée à la Louise Brooks et une rouquine avec des taches de rousseur. La troisième, une blonde platinée dans le plus pur style Hollywoodien, ne dérogeait pas à la règle. Le mobilier lui non plus ne changeait pas et le grand poster en noir et blanc stylisant les gratte-ciels de New-York n’avait jamais bougé.
Lorsqu’il arrivait, Jean-Yves Muselier le faisait aussitôt entrer dans son bureau. Les années n’avaient pas de prise sur l’homme d’affaire qui ressemblait à son décor, élégant, impersonnel et sans luxe inutile. Il disposait d’un stock inépuisable de cravates jaunes. En le voyant, on ne pouvait pas imaginer une seconde qu’il puisse faire de mauvais placements. Paul Duplessis ne l’avait jamais vu autrement qu’avec l’air austère du businessman qui rit peu et plaisante moins encore. Á lui seul, il occupait toute la page « M » de son maigre agenda. Après avoir échangé les politesses d’usage, il s’installait dans son fauteuil habituel qui avait toujours l’air d’être acheté la veille.
― … et pour conclure, le bilan des dernières transactions a généré des dividendes en légère hausse par rapport au mois dernier. J’espère que vous êtes satisfait…
― Tout à fait, je vous félicite.
Pour alimenter la conversation, il ne manquait jamais de poser des questions même si le sens des réponses lui échappait le plus souvent. Il aurait aimé prolonger cet entretien hors de son monde habituel mais l’exposé ne durait jamais plus d’une dizaine de minutes. Fort heureusement, la dernière partie de l’entretien prenait un tour plus convivial. L’homme d’affaire sortait une bouteille de porto d’une armoire discrète et les deux hommes trinquaient avec toute la distinction requise. Après avoir évoqué différents sujets d’actualité, ils confirmaient la date du prochain rendez-vous. Tout se terminait par une poignée de mains digne de vieux amis. En repartant, il ne manquait jamais d’adresser un compliment à la secrétaire. Les doutes et les incertitudes l’attendaient patiemment à l’extérieur et l’accompagnaient jusqu’au métro.
Lorsqu’il arrivait à destination, il avait déjà oublié les commentaires du financier. La grisaille s’était enfuie mais un vent froid arrachait aux arbres leurs dernières feuilles. Il ne s’arrêtait jamais devant le kiosque à journaux. L’actualité, les faits-divers et autres conflits mondiaux n’étaient pour lui que des cailloux jetés dans un lac sans fond dont les remous finissaient par s’effacer. Pour tout ce qui était politique, depuis la fin de sa période maoïste, il avait oublié le sens du mot. Est-ce qu’on s’y intéressait de l’Autre Côté ? Comment fonctionnait leur société ? Quelqu’un sûrement avait la réponse.
Le vénérable cimetière l’attendait.

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