l'homme sur le banc
Il s’était refusé depuis le début de passer par la petite porte au coin du boulevard.
Le destin qui lui était promis imposait de passer par l’entrée principale du Père-Lachaise. Si l’espion le suivait toujours, il aurait été surpris d’apprendre que Paul Duplessis arrivait sur son principal lieu de travail. Il lui fallait pour cela longer les plaques de marbre noie qui égrenaient en listes interminables les noms des jeunes parisiens tombés pendant la Grande Guerre. Elles paraissaient beaucoup plus sinistres lorsqu’elles brillaient sous le soleil. Il y trouvait toujours un sujet de méditation. Comment la Ville avait-elle pu supporter la perte de tant de ses fils sans mourir de chagrin ? Un nom, parfois, accrochait son regard et il s’interrogeait sur la folie collective un petit gars de Charonne ou des Gobelins était allé mourir au Chemin des Dames ?
L’homme à qui il avait pensé en prenant son petit déjeuner était assis à sa place habituelle, dans son éternel costume noir élimé qu’il portait avec une certaine élégance. Il avait mis un certain temps à comprendre ce qui le différenciait des autres marginaux. Il n’était jamais ivre et il n’y avait aucune bouteille près de lui. Il n’aimait pas beaucoup son regard qui le suivait chaque fois qu’il passait devant lui. Il ne l’avait jamais entendu prononcer un mot et craignait sans savoir pourquoi qu’il lui adresse la parole. Ce matin-là, leurs regards se croisèrent et il eut l’impression que les yeux sombres le jugeaient avec une redoutable lucidité.
Avant d’aller retrouver son Mentor, il décida de s’offrir une bouffée de nostalgie et fit quelques pas jusqu’à la rue du Repos, la bien nommée qui l’accueillit avec sa tristesse habituelle. Malgré son voisinage, elle ne réussissait même pas à être inquiétante. Un des côtés était barré par le mur du cimetière, l’autre par des immeubles sans charme dont la monotonie n’était rompue que par un magasin d’articles funéraires. Ce décor maussade avait été le témoin d’une de ses ruptures sentimentales. Il se rappelait son prénom, pas du tout son visage.

Annotations
Versions