le Sergent Garcia

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Comme tous les voyous, les Passeurs avaient leur bistrot, si l’on pouvait appeler ainsi la Taverne. Même s’il pouvait commencer à se considérer comme un habitué, il ressentait toujours une certaine angoisse lorsqu’il devait y pénétrer. Pour tous ceux qui franchissaient la porte, c’était comme basculer dans une autre dimension. La rue n’avait rien à offrir que sa banalité. On y construisait, on y démolissait, des commerces ouvraient et fermaient, des gens y vivaient, s’y promenaient, mouraient avec leurs gros soucie et leurs petites joies.

La Taverne était là, pourtant, immuable et invisible. Seuls ceux qui pouvaient entrer voyaient sa porte, coincée entre une épicerie de quartier et une boutique de produits bios. Etroite et sans âge, elle ne s’ouvrait que si on frappait avec un heurtoir de bronze représentant une jeune femme aux yeux bandés. Il éprouvait toujours un vertige physique lorsqu'elle se refermait. Il fallait ensuite traverser un minuscule couloir pour accéder à la grande salle.

La première chose qu’on remarquait était la lumière. Tamisée et orangée, elle ne sortait de nulle part. Quelques tables étaient occupées par des Mentors avec leurs disciples, d’autres lisaient les journaux. Combien étaient-ils ? Il n’en avait aucune idée mais le fait de devenir bientôt l’un d’entre eux le troublait plus qu’il ne voulait se l’avouer.

Le sien était là, à leur place habituelel, près du comptoir de bois sombre où officiait le Baron. On ne savait pas d’où venait son nom mais il n’en avait pas d’autres. C’était un des mystères de la Taverne. Grand et massif, des épaules de lutteur dans une veste noire aux boutons d’argent, son visage était encadré par des favoris d’une autre époque. Paul Duplessis n’avait jamais vu quelqu’un d’autre derrière le bar, peut-être avait-il toujours été là. Il ne souriait jamais mais faisait preuve d’une amabilité sans faille. Au fond de la salle s’ouvrait une autre porte. Elle donnait sur un endroit où il n’avait pas encore accès. Il en sortait parfois des rumeurs de conversation.

Lorsqu’il s’assit, le Baron qui semblait tout deviner posa devant lui son cocktail préféré. Le Mentor replia son journal en le voyant. La clef d’or à son revers brillait comme un signal et un espoir. Une fois de plus il fut frappé par sa ressemblance avec son oncle, le seul qui avit rappelé ce qu’était une famille. Dans le monde des Passeurs il n’y avait pas de hasard.

― La date approche, Paul. Es-tu prêt ?

― Je le pense.

― Tout à l’heure, tu vas assister à un Passage. Bien que tu n’y joues aucun rôle, cela ne sera pas facile. Nul ne peut préjuger des réactions de ceux qui ont été désignés.

― Dois-je comprendre que vous avez des doutes à propos de mon comportement ?

― Tu es un bon disciple mais je décèle toujours en toi quelques faiblesses. C’est notre lot à tous mais le jour de l’Epreuve, tu devras les surpasser. J’ai repensé à cette femme que tu as rencontré dans le métro il y a quelques jours. Le fait qu’elle t’aie manifesté de l’intérêt m’intrigue. C’est assez exceptionnel pour ne pas être dû au hasard. Tu connais ma théorie à propos de Ceux d’en Face et de leurs apparitions. Son comportement à ton égard est très anormal. Je t’avoue que je ne sais pas comment l’interpréter.

― Peu importe, je serai à la hauteur. J’ai un devoir envers vous, mon oncle, mes parents. Puis-je vous poser une question directe ?

― je t’écoute.

― M’a-t-on choisi à cause d’eux

― Seuls deviennent Passeurs ceux qui savent puiser la force au fond d’eux même. Va maintenant la Porte n’attend jamais.

Il cligna des yeux en retrouvant la lumière du monde extérieur. Les paroles de son Mentor n’étaient pas faites pour le rassurer. C’est maintenant qu’il aurait eu besoin de son oncle. Pourquoi étai-il parti si tôt ? La soirée chez son ami tombait à point, pour lui changer les idées. Un repas copieux et bien arrosé dans un environnement protecteur, en parfaite opposition avec son quotidien, c’était exactement ce qu’il lui fallait.

Il ralentit le pas en approchant de l’entrée principale du Père-Lachaise, le cimetière aux soixante-neuf mille sépultures. Un convoi de voitures aux vitres fumées entra avant lui. Ce spectacle pourtant familier provoquait toujours chez lui un certain malaise. Même sans regarder son Iphone, il savait qu’il avait le temps de saluer une vieille connaissance dont la silhouette imposante dominait un groupe de visiteurs. Le sergent Garcia les renseignait sur l’emplacement de tombes illustres avec une

― Bonjour, c’est toujours un plaisir de vous voir, surtout avec ce beau temps. Même pour des obsèques, un peu de soleil allège toujours le chagrin. Vous êtes pas de mon avis ? Á cette heure, il n’y a pas trop de monde. C’est quand même de la chance de pouvoir venir quand on veut, c’est pas donné à tout le monde !

― Vous avez raison, c’est un temps parfait pour concilier la promenade et le travail.

Ce jour-là, Le sergent Garcia avait une grande nouvelle à partager. On avait repéré deux familles de renards dans la partie ouest qui venaient s’ajouter à une faune déjà très variée.

― Personne ne sait comment ils sont arrivés jusqu’ici. S’ils étaient passés par le grand portail, il me semble qu’on les aurait vus. Vous ne pensez pas ?

― Ils ont dû se faufiler par un trou, c’est malin ces petites bêtes. Qu’allez-vous faire d’eux ?

― Leur fiche la paix. Ils ont l’air de se plaire et c’est bon pour ce qu’on appelle la biodiversité. Ils s’entendent bien avec les chats et c’est pas une bonne nouvelle pour les rongeurs.

― Aujourd’hui, je vais faire quelques recherches dans la 40eme division.

Le sergent se gratta la tête.

― Vous serez tranquille, il n’y a rien de prévu dans le coin et si vous avez besoin d’informations, vous savez où me trouver.

― Je vous remercie, vous m’êtes très précieux.

― En tout cas, j’espère que vos recherches avancent. Vous devez en avoir des notes depuis que vous venez ici. Si c’est un livre que vous écrivez, il doit être bien avancé.

Paul Duplessis ne pouvait pas plus qu’aux autres lui révéler la vraie nature de son activité. Ses explications étaient soigneusement calculées pour convaincre le Sergent Garcia qu’il était une sorte d‘universitaire spécialisé dans la statuaire du 19eme siècle. Cette pseudo activité avait l’avantage de le distinguer de certains chercheurs qu’il croisait parfois. La plupart étaient sans nul doute de véritables érudits, passionnés par des tombes que le temps avait transformé en rectangles de mousse décorés de feuilles mortes. Ils faisaient apparaitre avec des gestes de chirurgiens des noms et des dates anciennes. Certains en éprouvaient une joie digne de Lord Carter découvrant le tombeau de Toutankhamon. Ils devaient publier dans des revues confidentielles où fleurissaient les querelles d’experts.

Il repensa à ses premières recherches tandis qu’il passait en revue les croix et les bustes impassibles. Ce furent d’abord les échecs et les pages de carnets désespérément vides. Il avait ensuite perçu des ombres, des silhouettes vagues comme dissimulées par un brouillard invisible accompagnés de rumeurs lointaines, puis quelque chose qui ressemblait à des présences. Ces présences, au fur et à mesure que son pouvoir s’aiguisait, ressemblaient de plus en plus à des hommes et des femmes, dont l’aspect étrange tenait plus au costume et à la façon de marcher qu’aux visages impassibles. Il avait eu beaucoup de mal à s’habituer à leur indifférence. Il avait fini par se convaincre que la théorie de son Mentor était la bonne. Ils se promenaient dans ce monde sans en avoir conscience et peut-être était-ce lui qui, sans le savoir, s’aventurait parfois dans le leur.

Le soleil revenu lui fournissait un excellent prétexte pour porter des lunettes aux verre fumés qui le faisaient ressembler à un personnage de Matrix. L’heure approchait. Il pressa le pas sans accorder un regard aux caveaux dont les portes figées par la rouille baillaient sur des vierges estropiées, des plaques fendues aux noms oubliés, des fleurs poussiéreuses et des vases renversés. Il avait compris depuis longtemps que ce n’étaient plus que des coquilles vides, désertées par les esprits de leurs occupants. Il n’y avait jamais fait la moindre rencontre, ni entendu autre chose que les bruits dus aux craquements du temps. Seuls l’accompagnaient le silence et le regard méfiant des chats. Il respira profondément comme un boxeur avant d’arriver sur le ring.

La cérémonie allait commencer.

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