le Passage

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En approchant de l’endroit où devait avoir lieu la cérémonie , il commença à ressentir ce froid familier auquel il lui faudrait s’habituer. C’était d’abord un souffle léger, enveloppant, presqu’agréable, qui devenait plus présent à chaque pas, comme pour l’empêcher d’avancer. Nul ne savait d’où il venait. Il annonçait l’ouverture de la Porte. Tout changea subtilement autour de lui. Le monde extérieur n’existait plus. Le seul à en être conscient était le Mentor qui l’attendait, les mains dans le dos. Il l’avait aperçu plusieurs fois à la Taverne, absorbé par une partie d’échecs. Avait-il l’habitude de gagner ? Ils se saluèrent avec la gravité requise par les circonstances.

― Tu es à l’heure. Je suppose qu’on t’a expliqué ce qu’on attend de toi ?

― On m’a aussi mis en garde de ce qui peut arriver si le Passage échoue.

― On a eu raison. Si l’un de nous manque à sa tâche, la Porte n’attend jamais. Si elle se referme, les conséquences ne tardent guère. Nous ne savons pas exactement comment les choses se passent de l’Autre Côté mais c’est à croire qu’il y a dans tous les mondes des ronds de cuir bornés inventés par monsieur Courteline. On nous demande des comptes avant qu’elle ne s’ouvre à nouveau.

― Qui allez-vous faire passer ?

Il lui désigna une petite silhouette vêtue de noir qui attendait près de sa tombe avec la résignation des condamnés. Elle ressemblait à une vieille fille de village. Un court instant, il aperçut son visage derrière le voile de cheveux blancs. Il était marqué par la peur. Une vierge de bronze avait l’air de la surveiller.

― Nous ne savons pas qui envoie les ordres mais il faut être prêt, toujours. On a dû te dire aussi que rien n’était jamais gagné d’avance.

Des gens passaient, les frôlaient, sans faire attention à eux. Une veuve entre deux âges s’arrêta et rajusta son châle en frissonnant avant de se recueillir sur une tombe modeste mais bien entretenue. Elle rectifia l’alignement de deux pots avant de s’éloigner à petits pas. Dans l’allée voisine, des employés enterraient les feuilles mortes dans des poubelles municipales. Tout était normal. La Porte allait bientôt apparaitre. Paul Duplessis attendait en essayant de chasser un reste d’angoisse. Il se rappela les mots de son Mentor et s’efforça de croire que ses peurs étaient normales.

― Elle semble résignée à son sort.

― Ne t’y fies pas. Certains utilisent toutes les ruses pour tenter d’échapper à son sort, mais personne n’y a jamais réussi. N’oublie jamais une chose. Ta mission n’est pas terminée avant que la Porte ne se referme.

Un couple de chats, assis sur une dalle voisine attendait que le spectacle commence. Paul Duplessis se sentait mal à l’aise sous le feu croisé de leurs yeux jaunes. Un jeune renard pointait son museau entre deux tombes, l’air intrigué.

Le visage du Passeur devint dur tandis qu’il regardait un nouveau venu. Paul Duplessis perçut immédiatement son aura maléfique.

― Celui-ci n’est pas invité !

― Qui est-ce ?

― Un petit malin qui croit pouvoir échapper au Jugement parce qu’un Passeur a eu un moment de faiblesse… Sa présence n’est pas bon signe.

― Que cherche-t-il ?

― Peu importe. Je t’assure qu’il ne nous narguera pas longtemps.

Il regarda mieux le petit homme en costume noir d’une coupe démodée un peu ridicule mais qui n’avait rien de drôle. Sa tête chauve était penchée vers eux comme un oiseau de proie de dessin animé. Il serrait dans sa main gantée une canne à pommeau d’argent. Leurs regards se croisèrent. Ses yeux sombres reflétaient une joie mauvaise. Le souvenir de la femme aperçue dans le métro ressurgit.

Un frémissement dans l’air glacé annonça l’ouverture de la Porte. Les chats tournèrent la tête avec un ensemble parfait, le renardeau s’enfuit. L’homme en noir ne bougea pas.

― Ne te préoccupes pas de lui. Tu es là pour regarder et apprendre. Rien ne doit te distraire. Cela pourrait t’être fatal lorsque viendra ton tour.

Le Passeur s’approcha de la Tombe dans la clarté grandissante. Il écarta les bras puis posa les mains sur la pierre froide. Le temps parut se figer dans une éternité gelée. La femme esquissa un mouvement de recul. Le petit homme souriait, avide de ne rien perdre du spectacle. Le Passeur prononça la première incantation d’une voix sourde et monotone. Paul Duplessis dut s’appuyer à une croix pour supporter la lumière éblouissante. Il ressentait une tempête invisible qui ne faisait frémir aucune feuille.

La clarté noyait les sépultures et semblait monter à l’assaut du ciel. Dans un silence absolu, la femme porta à la main à la bouche mais n’opposa aucune résistance tandis que quelque chose l’entrainait. Elle disparut à la seconde incantation.

La lumière diminuait peu à peu. La chaleur revint et les oiseaux chantaient de nouveau. Tout était fini. Le Passeur regarda son compagnon d’un air inquiet.

― Que t’arrive-t-il ? tu es tout pâle ?

― Rien de grave… On m’avait prévenu que ce n’est jamais un moment facile, même si on ne fait qu’assister. Qu’avait donc fait cette pauvre femme ? Elle ne paraissait pas bien redoutable.

― C’était une empoisonneuse. Elle a aidé plusieurs membres de sa famille et un mari violent à passer de l’autre côté. Quelques autres aussi probablement !

― Elle m’a surtout paru très malheureuse.

― Il fallait qu’elle le soit pour avoir commis de tels actes. Sa vie n’a pas dû être un chemin de roses, j’espère que de l’Autre Côté ils en tiendront compte.

― On ne sait vraiment rien de ce qui s’y passe ?

― On n’est sûr que d’une chose. Personne n’a jamais franchi la Porte dans l’autre sens.

L’homme en noir s’était volatilisé. L’endroit où avait eu lieu le Passage retrouvait sa tranquillité morose. Un petit vieux les croisa d’un pas pressé, serrant contre lui un bouquet de fleurs. Tout redevenait normal. Les chats les avaient déjà oubliés.

― Il faut que je parte maintenant. Tu t’apercevras vite que notre fonction ne nous met pas à l’abri des formalités administratives. Nous aurons l’occasion de nous revoir, bonne chance pour ton Epreuve.

Paul Duplessis le regarda s’éloigner, surpris par son changement d’apparence. Le personnage au pouvoir mystérieux qui avait rendez-vous avec la Porte Blanche et envoyait les âmes perdues vers un ailleurs inconnu redevenait un simple promeneur sur qui personne ne se retournait. Il en serait ainsi de lui-même, bientôt. Peut-être.

Resté seul avec ses pensées, il resta un moment immobile, tous les sens en alerte. L’homme à la canne était là, tout près, quelque part dans les allées désertes. Il le sentait, Pour se libérer de son angoisse, il repartit à la recherche des personnalités extravagantes qui peuplaient les aléées et qu’il avait souvent l’occasion de croiser. L’un de ses préférés était le Vizir. L’individu était difficile à définir. Original à moitié fou ou simple farceur, Paul Duplessis n’arrivait pas à se faire une idée. Il devait son surnom au turban bariolé et décoré de médailles qu’il arborait fièrement avec un costume d’une élégance toute britannique. Bien entendu, il était un sujet de choix pour les photographes. Il s’adressait à ceux qu’il croisait dans une multitude de langues, la plupart inventées. Il oublia ses tracas en apercevant le père Lafosse.

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