Le père Lafosse

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Avec le sergent Garcia, c’était la seule personne du cimetière avec qui il avait de véritables conversations. Tout le monde l’appelait « Le père Lafosse ». Était-ce son vrai nom ? Il n’avait jamais cherché à le savoir. Le vaste cimetière avait toujours été le seul foyer du vieil homme penché sur son râteau. Après avoir ouvert et refermé des milliers de tombes, l’heure fatidique de la retraite avait sonné.

Il n’avait pas pu s’habituer à cette nouvelle vie de d’oisiveté et de solitude et avait repris du service sans rien demander à personne. Jour après jour, il s’était présenté à l’heure réglementaire avec l’obstination placide des bêtes de somme. L’administration, impuissante avait fini par se réfugier derrière le fait qu’elle ne pouvait empêcher d’entrer le visiteur ordinaire qu’il était devenu, qui ne causait aucun trouble. Ses anciens collègues prirent l’habitude d’ « oublier » quelques outils qu’il restituait scrupuleusement à la fin de service. Eté comme hiver, sa silhouette maigre, son costume de ville fatigué et sa casquette de marin-pêcheur faisaient désormais partie du décor. Il connaissait dans ses moindres recoins la nécropole, ce qui lui permettait de renseigner sans erreur ceux qu’il croisait même s’ils ne lui demandaient rien.

Au cours de cette nouvelle partie de sa vie, il avait dévoilé une facette de sa personnalité qui avait surpris tout le monde. Il connaissait par cœur des pièces du théâtre classique et pouvait déclamer des scènes entières avec les intonations d’un sociétaire de la Comédie Française, sans lâcher son râteau, pour la plus grande joie des touristes.

Il occupait le reste de son temps à balayer les allées, à nettoyer les tombes et les statues avec le zèle scrupuleux d’un jardinier de Versailles. En bon ouvrier syndiqué, il respectait les temps de pause. On le rencontrait alors sur un banc, dégustant un copieux sandwich qu’il faisait passer avec de généreuses rasades de vin rouge. Il en offrait à tous ceux qui lui demandaient de poser avec eux. Aux quatre coins du monde, il devait figurer dans des photos de vacance en compagnie de la tour Eiffel. Une légende courait à son sujet. Il aurait creusé sa tombe dans un coin secret du cimetière.

Lorsqu’il s’approcha, le vieil homme confia son râteau à un ange aux ailes brisées et el salua en soulevant sa casquette avec deux doigts dans le plus pur style prolétarien.

― Bien le bonjour, mon bon monsieur ! Belle journée pas vrai ?

― En effet, je vois que vous êtes en plein travail, je ne voudrais pas vous déranger.

― Pensez donc, ça fait toujours plaisir de causer un peu. Ça change des gugusses qui me prennent en photo. Ils sont bien gentils mais pour la conversation, y a plus personne. Vous, vous me faites plutôt aux gars en veste noire que je vois passer de temps en temps. Des fois, je me demande ce qu’ils peuvent bien fabriquer. Enfin, le principal c’est que je m’ennuie jamais.

Paul Duplessis jugea plus prudent de changer de conversation.

― J’écris des livres et des articles sur les cimetières. J’aime bien cet endroit qui me donne des idées.

Le vieux fossoyeur le regarda avec l’air exaspérant de celui à qui on ne la fait pas. C’était son côté agaçant, surtout quand Paul Duplessis était en proie au doute. Il se tourna vers l’océan des croix en haussant les épaules.

― Je vois le genre. Vous seriez plutôt comme ces universitaires qui grattent la mousse pour chercher un nom ou une date. Enfin puisque vous le dites… C’est chacun sa vie et ça regarde personne.

― Vous êtes un sage.

― Un sage qu’a pas une minute à lui. C’est pas rien d’entretenir et de faire du propre. On ne peut quand même pas tout laisser à l’abandon. Quand c’est pas la mauvaise herbe, c’est les feuilles à ramasser… Vous me direz que les morts ne reviennent jamais râler. N’empêche… Je touche plus aux tombes, c’est plus de mon âge.

Avant que Paul Duplessis n’ait pu répondre, un groupe de japonais arriva, bardé de d’appareils en tous genres. Le père Lafosse prit la pose comme un vieux cabotin et se lança dans la tirade d’Auguste.

« Prends un siège Cinna, prends et en toute chose

« Observe exactement la loi que je t’impose »

Le reste se perdit dans le souffle du vent tandis que Paul Duplessis s’éloignait, en proie plus que jamais à ses interrogations. On disait autrefois que les fous détenaient la vérité. Il avait acquis en l’écoutant que le vieil homme, sous ses allures d’original inoffensif savait beaucoup de choses sur la vie secrète du cimetière. Avait-il percé des secrets qui lui échappaient encore ?

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