Chapitre 2-2 : un an plus tôt
Un an plus tôt, en Région Parisienne
Le nœud coulant lui broyait le larynx, l’empêchant de respirer.
Ses pensées défilaient à toute vitesse. Lui, le professionnel chevronné : piégé. Comme un débutant. Les flics ! Il les avait appelés avant de se risquer dans l’immeuble. Ils n'arriveraient pas à temps.
Il avait trouvé la jeune femme inanimée sur le palier. S’était précipité, craignant le pire. Elle avait rouvert les yeux… pour les agrandir de terreur. Il avait fait volte-face en dégainant. Trop tard. Un choc violent à l’épaule, puis au poignet. La barre de fer avait arraché l’arme de sa main.
Dans un réflexe désespéré, il avait brusquement détendu sa jambe. Son pied avait écrasé les doigts de son assaillant contre le mur. La matraque était tombée.
Mais cela l’avait déséquilibré. Il s'était retrouvé à quatre pattes. Son agresseur, une vraie force de la nature, avait bondi sur son dos, et enroulé une lanière autour de son cou.
Sa vision se brouilla. À côté de lui, il perçut que la jeune femme se relevait, chancelante. Elle agrippa son attaquant. Un uppercut au menton la renvoya au sol, à moitié sonnée.
La brute resserra la sangle avant que Forel puisse en profiter. C’était fini. Le détective vit apparaître des points noirs.
Fasciné, il observa les points qui grossissaient. Un choc. Un peu d’air. Quelque chose venait de changer. Mais quoi ? Ah oui, la bagarre… la lanière… elle ne serrait plus. Il cligna des yeux, se retourna. Un jeune homme frappait l’agresseur sur son crâne. La brute se redressa dans un grognement. Et expédia son poing dans l’estomac du nouvel arrivant qui roula dans les escaliers.
L'assaillant déplia un cran d’arrêt et se tourna vers le détective. Une poussée d’adrénaline réanima brutalement Forel. Il chercha son arme à tâtons, la sentit sous ses doigts. Le coup de feu claqua au moment où la lame s’abattait.
Au fracas de la détonation succéda un silence de plomb.
Forel repoussa le corps inerte. S’adossa contre le mur. Haletant. Le jeune homme remonta les marches. S’arrêta net en voyant la scène.
« Marc ? », la femme s’était relevée. Elle s’approcha prudemment. À la fois pleine d’espoir et apeurée par cette mort. Même si c’était celle de son tortionnaire.
« Vous vous connaissez ? », demanda Forel, la gorge en feu.
Le jeune homme hocha la tête.
« Nous étions voisins à Grenoble. J’ai témoigné contre cette ordure », dit-il en désignant le corps.
Le détective tenta de se relever. Une douleur fulgurante au flanc l’en dissuada. Le poignard l’avait entaillé profondément.
La jeune femme se précipita : « Je vais vous aider. »
— C’est gentil… mais il y a plus urgent, fit-il en grimaçant. Vous êtes Sylvie ?
— Oui. Qui êtes-vous ? », demanda-t-elle, méfiante.
— Forel. Détective. Je travaille parfois avec une association contre les violences domestiques. »
Il se mordit la lèvre. Continua de manière hachée : « Elle m’a prévenue que votre ex avait été libéré… qu’il vous cherchait malgré l’interdiction d’approcher… Un de mes contacts dans la police m’a donné l’adresse de son hôtel... Je l’ai suivi. Quand je l’ai vu entrer ici… »
Il fit un geste vers Marc.
« Sans vous… »
Le jeune homme hocha la tête : « C’est aussi pour cela que je suis là. Sylvie venait d’apprendre que ce monstre avait obtenu son adresse. Par un proche. »
Forel grimaça. La douleur devenait insupportable. Il parla en bougeant le moins possible sa poitrine : « Vous êtes ensemble ? »
La jeune femme fit un geste de dénégation.
« Depuis la perte de mon bébé et l’arrestation de Roger, Marc m’a beaucoup aidée. »
Le visage du jeune homme s’assombrit : « Mais je n’ai pas réussi à sauver ton fils. »
Forel réprima un spasme de douleur et lui lança un regard appuyé : « Vous devez partir. Sinon la police croira à un guet-apens pour l’éliminer.
— Mais nous pouvons témoigner, s’exclama Sylvie.
— Et il est devant chez elle, rajouta Marc.
— Et alors ? Sa victime, un détective qui se bat contre ce genre de monstre, et un jeune homme qui s'est déjà dressé contre ce Roger par le passé… Tous les trois au même endroit, au même moment. Ça pue le coup monté. Filez ! »
Marc hésita : « Et vous ?
— J’ai appelé la police avant d’entrer. Et j’ai les marques sur mon cou et ma blessure au flanc... Et son témoignage », dit-il en désignant Sylvie d’un mouvement de la tête.
***
Marc, pressé de se soustraire à l’averse de grêle, s’engouffra dans le troquet préféré de Forel, près du boulevard Pereire. Le bar était plein, pris d’assaut par les passants attendant la fin de la giboulée. Il commanda une bière et rejoignit le détective, installé dans un coin.
L’instruction débutait à peine, mais les inspecteurs avaient conclu à de la légitime défense. Les propos du privé et de Sylvie avaient été corroborés par un voisin. Il avait entendu, terrifié, la bagarre, et seulement après, le coup de feu. Par chance, il n’avait pas capté la discussion qui avait suivi.
Forel leva sa choppe en prenant garde de ne pas forcer sur sa cicatrice :
« Je vous dois la vie. Merci. »
Ils trinquèrent.
« J’étais juste là au bon moment.
— Trêve de modestie. J’ai interrogé Sylvie sur vous. »
Le visage de Marc se crispa. Il resta silencieux.
« Ne faites pas cette tête. Elle m’a tout raconté. Vous vous en voulez pour la mort de son bébé. Mais vous n’y êtes pour rien. Vous êtes intervenu plusieurs fois.
— Pour ce que cela a servi ! »
L’exclamation avait jailli avec force ; Marc se mit à trembler. Le détective parla plus doucement, la voix presque couverte par le brouhaha ambiant.
« Vous êtes allé frapper chez eux par trois fois en entendant leurs cris. Vous avez appelé la police à deux reprises.
— Et alors ? J’ai laissé ce monstre avec elle.
— Vous aviez dix-sept ans. Vous ne pouviez pas savoir que les visites des flics seraient insuffisantes. Pas un de vos voisins n’a bougé. Ni avant ni après le drame. »
Les yeux embués, Marc fit la moue, et détourna la conversation : « Et vous. Pourquoi aidez-vous ces associations ? »
Forel tourna la tête. Dehors l’averse qui s’était transformée en pluie glacée. Il hésita. Avec le temps, il s'était blindé et avait verrouillé cette tragédie. L’idée de revivre ces scènes de son passé l’oppressait.
« C’est une longue histoire.
— Vous ne vous en tirerez pas comme cela. Vous connaissez mes motivations. Je veux avoir les vôtres. »
La tête toujours orientée vers la rue, il ferma les yeux. C’était si lourd à porter…
« Ma grande sœur. À dix-neuf ans, elle s’est mise en couple. Elle si pleine de vie… elle a vite changé. Je revois encore son teint fané, son regard éteint. Un jour, elle est arrivée à un déjeuner de famille avec une joue violacée. Elle nous a dit qu’elle était tombée. Mes parents l’ont cru à moitié, et l’ont laissée repartir. Deux mois plus tard, elle était morte. Sous les coups de son bourreau. »
Le visage fermé, Forel grinça et se retourna vers Ancel : « J’avais quinze ans. Je sentais que quelque chose n’allait pas. Mais je n’ai rien fait. Mes vieux disaient qu’il fallait d’abord en être sûr. »
Les deux hommes restèrent silencieux.
Forel se reprit : « En tout cas, je vous en dois une. Si un jour vous avez besoin de moi… »
Marc le scruta intensément : « Plus tôt que vous ne le pensez. »

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