Chapitre 4-1 : Passion : rencontre

5 minutes de lecture

19 juillet 1988

La directrice marketing l’avait martelé : ils étaient le visage public de la Nab.

Radier écumait les colloques financiers, figure rassurante aux commandes de la banque.

Marc, lui, se retrouvait à des vernissages ou des dîners. Ce n’était pas son truc, mais indispensable pour nouer des relations dans les cercles de pouvoir.

Certains invités l’impressionnaient. Tel ce magnat du luxe ou encore ce politicien dont la simple présence semblait électriser ses interlocuteurs.

Ce qui le surprit, tout au moins au début, fut de se découvrir l’objet de multiples attentions féminines. Bien sûr, il y avait ces jeunes femmes, gravitant autour des carrés VIP, belles et provocantes. Plus troublants, étaient ces femmes de pouvoir ou d’influence, fascinantes et intimidantes. Leurs regards appuyés lui semblaient parfois aller au-delà de la simple curiosité professionnelle.

Flatté, il joua le jeu, riant à leurs plaisanteries, glissant de légers compliments, tout en restant sur la frontière fragile entre séduction et courtoisie. De temps en temps pourtant, ces limites devenaient floues. Une main frôlait la sienne, on lui proposait de se revoir. Il esquivait avec tact. Il était grisé par ce succès, mais il n’en demeurait pas moins amoureux et fidèle à Elsa.

Son couple justement… Pris dans le tourbillon de la Nab et des mondanités, il lui consacra moins de temps. Sa compagne, d’abord inquiète, redoubla d’attentions, multipliant dîners surprises et soirées en tête-à-tête. Mais peu à peu, sa propre énergie s’émoussa. L’usure, silencieuse, insidieuse, s’installa.

***

Ce soir-là, il assista à un colloque du ministère des Finances à l’Automobile Club de France. Le thème : Mondialisation et perspectives économiques de la France.

L’auditorium Michelin était somptueux, mais les débats peu passionnants. Même si Radier participa à une mini table ronde.

Les conférences terminées, il rejoignit le banquier dans le Salon Concorde.

« Très belle prestation, André.

— Marc ! Tu tombes bien. Je voulais te présenter ces personnes. Voici Monsieur Zenbach, responsable de notre estimée Commission Bancaire ; monsieur le Ministre Bogane que tu connais déjà ; et enfin Jean Panbard le président de notre Automobile Club. »

Les quatre hommes se saluèrent d’une poignée de main chaleureuse.

Radier, déjà inscrit au club, devait bientôt pousser la candidature d’Ancel. Il lui faudrait un deuxième parrain. Il devrait aussi comparaître, c’est bien le mot, devant une commission de douze membres, qui voterait ensuite à bulletin secret. Alors seulement, il entrerait dans ce temple du pouvoir économique : grands patrons, fortunes de France, politiques de premier plan.

Le banquier continua : « Nous discutions de l’impact sur les marchés financiers de … »

Une charmante jeune femme l’interrompit.

« Bonsoir messieurs. Ne me dites pas que vous parlez encore de ça ? ».

Pétillante, elle se tourna vers leur hôte.

« Mon cher Jean, si vous faisiez les présentations ?

— Bien sûr ma chère. Messieurs, voici Amandine Lamare, directrice de Select Evts. L’agence derrière l’organisation de cette soirée. Une réussite, comme toujours.

— Merci. Et je suis ravie de voir tant d’hommes réunis dans un lieu où les dames restent rares, dit-elle, un sourire ironique aux lèvres[1]. »

Panbard continua les présentations. Lamare connaissait déjà le ministre et le salua avec l’aisance de ceux et celles qui ont l’habitude de frayer parmi les puissants. Le président de l’Automobile club termina par Marc. La jeune femme s’exclama :

« Voici donc le fameux Ancel dont le Tout-Paris parle !

— Vous me flattez.

— Allons, voyons. Vous êtes sur toutes les lèvres. Y compris celles de la gente féminine. Quand on lui laisse une place dans ce monde d'homme ! », fit-elle avec un sourire en coin.

Il la détailla. Elle irradiait d’énergie. Il lui donnait la trentaine. Un visage séduisant. Une silhouette avantageuse, à en juger par ce qu’on devinait au travers de sa tenue : une splendide robe rouge, cintrée à la taille et échancrée très haut sur sa jambe droite. Une chevelure abondante avec des reflets auburn.

Il rebondit avec légèreté :

« Être un de vos sujets de conversations me comble d’aise.

— Encore un charmeur. Messieurs, vous êtes tous incorrigibles », dit-elle, en éclatant de rire.

La discussion reprit, mêlant réflexions sociales et traits d’humour. Radier et Zenbach furent happés par d’autres groupes. Puis ce fut le tour du ministre.

Panbard s’excusa : « Je dois faire le tour des autres participants. »

— Faites donc Jean, répondit Lamare. Je voulais vous entretenir de quelques petites choses. Nous en parlerons plus tard. »

Elle se tourna vers Ancel : « Connaissez-vous ces lieux ?

— Pas du tout.

— Alors, suivez-moi. Vous avez droit à une visite guidée. Enfin, seulement là où les femmes sont autorisées ! »

Ils traversèrent les salons, non sans être interceptés plusieurs fois. Lamare semblait connue de tous, ou presque.

« Ces pièces sont splendides. Et le panorama sur la Place de la Concorde vaut le détour.

— Vous n’avez encore rien vu. »

Elle le guida jusqu’à la bibliothèque Clément-Bayard et sa mezzanine, tout en menuiserie. Quelques invités étaient venus y discuter au calme.

« On s’imagine très bien y prendre un livre et s’y installer », commenta Marc.

Et de fait, une étrange impression de sérénité se dégageait de ses milliers d’ouvrages.

Elle lui fit faire le tour tout en le régalant d’anecdotes historiques et d’explications sur certaines des œuvres présentes.

Elle l’emmena ensuite au jardin des frères Renault, suspendu au-dessus des toits de Paris. Le soleil couchant inondait la terrasse d’une lumière dorée. Ils prirent une coupe de champagne du plateau d’un serveur, et vinrent s’accouder à la rambarde.

« C’est magnifique », murmura-t-il.

Il apprit que Lamare détenait un tiers de Select Evts, l’une des trois agences utilisées par le gotha parisien. Le fondateur, qui lui avait laissé les manettes de la société, conservait le reste.

Sa maîtrise du microcosme de la capitale l’impressionna. Il se sentit dans la peau d’un provincial.

Un industriel s’approcha : il désirait s'entretenir avec la jeune femme sur un projet en cours.

Marc resta seul, à contempler la place de la Concorde dans la lumière déclinante.

***

Dans le taxi du retour, il fit le bilan de la soirée. Sa mise en relation avec Panbard était un succès. Et nul doute qu’au parrainage d’André Radier, s’adjoindrait celui du ministre.

Il se surprit à repenser au sourire d’Amandine Lamare, et à son énergie débordante. Agacé, sans trop comprendre pourquoi, il secoua la tête. Le Club. Encore quelques semaines, et il en franchirait le seuil.

Arrivé chez lui, il se dirigea vers la chambre. Elsa lisait, dans ce petit déshabillé que Marc adorait.

« Alors, tes mondanités ? »

Il se pencha et l’embrassa : « Fatigantes. Mais l’endroit est superbe.

— Quand tu seras membre, tu m’inviteras.

— Si tu es sage, plaisanta-t-il.

— Dit donc ! », répondit-elle avec un sourire mutin.

Il s’assit près d’elle, caressa son épaule. Fit lentement glisser le déshabillé. Un frisson la parcourut.

« Tu n’arrêtes pas de dire que tu l’adores. Mais tu me l’enlèves à chaque fois. »

Elle lui déboutonna sa chemise. Y passa ses mains. Elle sentit son désir monter en même temps que le sien. Ils basculèrent sur le lit.

***

Lamare habitait seule. Elle avait un amant, un publiciste en vue : une relation agréable, mais pas le grand amour.

La soirée était une réussite. Et elle avait détecté plusieurs nouvelles affaires.

Elle pensa à Ancel : trop jeune, sans réseau. Probablement une simple vitrine pour la Nab. Mais pas creux. Intelligent. Bien sûr, il avait joué au séducteur au début… Comme tous ces hommes de pouvoirs, qui s'imaginaient avoir un magnétisme puissant. C’était d’ailleurs vrai pour certains.

Elle sourit en se démaquillant. Comme tous ces mecs, il devait croire que tout tournait autour de lui.

Elle s’en alla prendre sa douche.


[1] L’Automobile Club de France a cette particularité de n’avoir que des membres masculins. Quelques femmes participent toutefois à certaines activités « moins réservées ».

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 5 versions.

Vous aimez lire Et Poena ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0