Chapitre 7-2 : mise en place - Le Groupe

6 minutes de lecture

Locaux de la Nab, Paris

9 janvier.

« Voilà à quoi cela ressemblera. »

Marc saisit la feuille que lui tendait Malta. Un simple organigramme. Et pourtant, sur ce bout de papier, c’était SON groupe qui prenait forme.

« Le transfert de ma participation dans la Nab ?

— Fin de semaine. Je déclenche les emprunts et flux croisés dans la foulée. »

Marc hocha la tête. La machine était lancée.

Dix minutes plus tard, il était dans le bureau de Radier. Le PDG se leva pour l’accueillir.

« Tu as un moment ? »

Les deux hommes se tutoyaient depuis leur récente mise au point.

« Une heure. Un café ? », fit Radier en consultant sa montre.

Installés à la grande table en merisier, ils échangèrent quelques phrases sans importance en attendant les boissons. Dès que la porte se referma, le banquier attaqua :

« Tu n’es pas venu pour parler météo. »

Marc posa l’organigramme devant lui.

« Je structure mon groupe. »

Le banquier le regarda, amusé. Ancel lui avait déjà exposé que la Nab n’était que le moyen de se bâtir un empire. Il l’avait alors considéré comme un doux rêveur. Ce n’était plus le cas aujourd’hui.

Il parcourut le document. Une branche retint son regard.

« Des banques en Europe ?

— Pilotées par la CFIA Bank. »

Radier releva la tête.

« Avec… ou sans Zurich ? »

Marc sourit.

« Sans. »

Le silence qui suivit en disait long. Radier s’adossa à son fauteuil.

« Le financement ?

— J’ai quelques fonds. Le reste par emprunts.

— Auprès de la Nab ? demanda le banquier, soudainement méfiant.

— Pas que. »

Radier comprit qu’il n’en saurait pas plus pour le moment. Il changea de direction.

« Côté organisation ?

— Je veux que tu prennes la tête de CFIA Bank. »

Radier demeura interdit. Puis il eut un rire bref, nerveux.

« J’imaginais que ce serait toi.

— Je n’ai pas ton expérience. »

Marc enchaîna avant qu’il ne puisse répondre :

« Tu restes président de la Nab. On nomme un directeur général pour le quotidien. Je te suggère Ourant. »

Le banquier observa Marc longuement. Ce n’était pas une proposition anodine. En acceptant, il changeait d’actionnaire de référence. Donc de patron. De la Zurich Trust Bank à Marc, via la CFIA.

Il se leva, fit quelques pas jusqu’à la fenêtre.

« Je ne sais pas où ça nous mène… »

Il se retourna.

« … mais j’en suis. »

Marc laissa échapper un souffle. Il lui tendit une chemise.

« On attaque d’abord l’Allemagne et la Grande-Bretagne. Serge a identifié quelques profils. »

Il poursuivit, pendant que Radier parcourait les documents :

« Pour Francfort, nous pensons à Muller, actuel président de la WestBank. Une banque régionale respectée outre-Rhin. Son adjoint, plus jeune et audacieux, pourrait être aussi un bon choix. Côté Angleterre, tu connais bien la city. Tu auras tes propres idées. »

Radier releva la tête.

« Tu veux un premier avis ? »

— Non. Je veux que tu montes ton équipe. Tout de suite. »

Un sourire étira le visage du banquier.

« Carte blanche ?

— Tant qu’on démarre avant fin mars. »

Radier siffla doucement.

« Tu vas vite. »

Il décrocha son téléphone, les yeux rivés sur Marc.

« Sophie ? Bloquez mon agenda. Je pars une semaine. D’abord Francfort. Puis Londres. »

***

20 janvier.

La Nab soufflait sa première bougie. Radier, le sourire aux lèvres présentait les résultats.

« Deux cent quarante-deux millions de marges. Cent cinq millions investis dans les boîtiers de connexion clients. Six milliards d’actifs. Deux cents agences. »

Il se fit théâtral.

« Cerise sur le gâteau : une perte d’à peine vingt-huit millions. Nous démarrons cette nouvelle année déjà à l’équilibre. »

Marc resta impassible. Derrière ces chiffres, il y avait les dépôts mafieux. Et leurs juteuses commissions. Vingt-six millions rien que pour ces douze derniers mois.

« Publions les comptes », proposa-t-il.

Un éclat amusé passa dans le regard du banquier.

« On attend mi-février. »

— Pourquoi ?

— Parce que nous annoncerons en même temps l’ouverture de Francfort et de la City. »

Marc cligna des yeux. Se reprit. Bombarda son interlocuteur.

« Tu as trouvé leurs dirigeants ? Ils sont d’accord ? Tu as... »

Radier éclata de rire et leva les mains pour juguler le flot de paroles.

« Sir Wilson, ex-gouverneur de la Banque d’Angleterre et Muller, actuel PDG de la Westbank. Ils ont déjà une équipe resserrée.

— L’informatique ? »

— On duplique le système de la Nab, intervint Laffix. Ce sera rudimentaire, mais ça tiendra. »

Marc vacilla. Tout s’accélérait. Mieux ! Son projet, son enfant, se mettait à grandir tout seul.

Radier se tourna vers Taitbon.

« Wilson et Muller s’occupent de leur agence de com’. Organisez-vous avec elles. »

La directrice marketing se mit à rougir. Elle bégaya :

« Je… je ne suis pas à l’aise en anglais.

— Nous ferons les conférences téléphoniques ensemble. », fit Radier en souriant gentiment.

Le conseil s’attaqua au plan de marche de la Nab. L’objectif de Radier et Ancel était clair : quadrupler la taille de la banque en un an.

Léant fut le premier à réagir.

« Ça veut dire tripler nos points de vente. Et nos effectifs. »

Radier répondit calmement :

« La clientèle gérera ses comptes via minitel. Nous n’ouvrirons qu’une cinquantaine d’agences. »

Léant hésita. Comment exprimer son scepticisme sans froisser ses patrons ? Il parla posément : « Il faut d’abord faire de la conquête. Et ça ne se fait pas à distance. »

Il s’interrompit brièvement.

« Nos cibles sont jeunes, cadres, pressés. Allons les chercher là où ils bossent. Ouvrons des locaux temporaires dans les quartiers d’affaires. Prenons des rendez-vous dans leurs propres bureaux. »

Radier tapa doucement dans ses mains.

« Excellente idée. »

***

Dans l’après-midi, alors que Marc examinait les propositions de partenariats agricoles de Chalet, Radier vint lui rendre visite.

« J’ai trois sujets à voir avec toi. »

Le jeune homme reposa son dossier.

« Je t’écoute.

— D’abord l’informatique. Ce qu’on fait aujourd’hui, c’est de la bidouille. Quelques logiciels, des tableurs, du bricolage maison. Ça ne tiendra pas. On devra poubelliser tous ces investissements. »

Marc fronça les sourcils : « À ce point-là ? »

Le banquier esquissa un geste de la main droite pour souligner son propos.

« Les fichiers multiplans[1] forment déjà un sac de nœuds ingérable. »

Il reprit, plus calme :

« Mais c’est notre chance. Nos concurrents traînent des décennies d’existant, empilé couche après couche. Pas nous. J’ai demandé à Zeppé de nous proposer une architecture évolutive. »

Marc eut un sifflement admiratif.

« Sacrée pointure. C’est le chantre de l’urbanisation des systèmes d’information. »

Radier appuya son index sur le bureau pour accompagner ses propos.

— On n’a pas le choix. Notre positionnement à bas prix exige des bas coûts. Pour rester rentable, la solution, c’est l’informatique. Les propositions sont attendues avant l’été. On démarrera les travaux dans la foulée. Quant à Zeppé, il pourrait devenir notre DSI[2]. »

— Tu m’as convaincu. OK pour moi. Le second point ?

— Les prospects. Leur ciblage. Nous avons besoin de données : coordonnées, situation économique, familiale. Il va nous falloir croiser plusieurs sources : le cadastre, les abonnements électriques, téléphoniques, des sondages... »

Marc fit une moue dubitative.

« Ça va être coûteux.

— Nous viserons juste quelques zones : Paris, quelques villes de la banlieue ouest… »

Radier s’interrompit : son patron ne l’écoutait plus.

« Marc ? »

Aucune réaction.

« Marc ? », répéta-t-il en tendant le bras pour lui toucher légèrement l’épaule.

Le jeune tressaillit. Il se leva brusquement. Fit quelques pas dans le bureau avant de retourner s’immobiliser face au banquier, le regard brillant.

« On ne va pas seulement utiliser ces infos pour la Nab. On va en faire un business. »

Radier écarquilla les yeux.

Marc se remit en mouvement en agitant ses mains.

« On revendra ces données à d’autres boîtes. Évidemment, pas à nos concurrents. On couvre nos coûts. Mieux, on fait des bénéfices ! »

Il stoppa, regarda son ami.

« Et tu sais comment on va obtenir ces informations ? Par les prospects eux-mêmes. Via le minitel. En échange de cadeaux, de concours bidon... Et on rajoute une prime s’ils ouvrent un compte à la Nab. »

Radier garda le silence, les yeux fixés sur un point invisible. Puis il releva la tête, souriant.

« C’est génial. »

[1] Multiplan, lancé en 1982 par Microsoft, est un des tout premiers tableurs. Il a été très utilisé en France jusqu’au début des années 1990.

[2] Directeur des Systèmes d’Information.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 6 versions.

Vous aimez lire Et Poena ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0