Chapitre 1
C'est tous les jours pareil. Je me lève et tout recommence. Comme hier, comme avant-hier. Demain et après-demain. Un long jour sans fin. Un tapis de monotonie qui se déroule à l'infini.
J'ai beau plonger en moi, tenter d'attraper des bribes de souvenirs, quand ma vie avait cette variété, cette diversité. Ça ne me revient pas.
Remplir des rayons, positionner des boîtes et des boîtes sur des étagères. L'étiquette bien visible. Petits pois, asperges, maïs. Bien rangés, bien alignés.
J'avais trouvé ce job quand je faisais mes études. Et puis j'ai arrêté mes études. Gardé ce job. Ranger des boîtes. Sans fin. Tous les jours. Ça me faisait manger, ça payait mon loyer. Rien d'autre.
J'ai 35 ans à présent. Grand échalas d'un mètre 86. Une calvitie naissante. Des yeux délavés. Maigre à faire peur. Des mains longues et fines. Très pratiques pour saisir les boîtes. Complètement insignifiant. Je passe inaperçu. Les regards des clients me traversent comme si j'étais transparent. Un fantôme. Le spectre des rayons. Plutôt drôle. Mais tellement pathétique.
Le petit supermarché dans lequel j'erre tous les jours est situé dans une banlieue miteuse où même les chats n'osent plus s'aventurer.
Aujourd'hui pourtant, c'est différent. Aujourd'hui, je me suis pris une balle en plein ventre.
Ils sont entrés, même pas masqués. J'ai vu leur regard apeuré. Ils avaient chacun un flingue. L'un d'eux l'a mis bien trop près de la tête de Suzie, la caissière, qui roulait ses gros yeux bovins derrière ses lunettes sales.
Je me suis avancé, une boîte à la main. Sans vraiment savoir ce que j'allais faire. Il m'a regardé intensément. Il a tiré. Ça m'a propulsé contre une étagère, désordonnant les boîtes que je venais de ranger. Je me suis affalé sur le sol, avec cette douleur intense qui irradiait tout mon ventre. J'ai hurlé. Et je suis mort.
Pas de tunnel avec une lumière blanche. Non, juste un bloup de légèreté au niveau de la douleur. Je voyais mon corps dans sa position grotesque et la mare de sang. Je me suis dit que je ne perdais pas grand-chose.
Le paradoxe était étrange. Je n'avais pas envie de quitter les rayons du supermarché. J'étais devenu un vrai spectre. Ma vraie vie allait enfin commencer.
Je flottais à quelque centimètre du sol, ça me donnait un point de vue inédit. Je les ai vus s'en aller, avec l'argent de la caisse de Suzie. Il n'y avait pas grand-chose. Petite journée.
Je me suis dirigé vers Suzie qui faisait trembler son corps. On aurait dit un flan géant. J'ai voulu la toucher, pour lui dire que j'allais bien. Ma main la traversa aussi facilement que si je l'avais posée sur un nuage.
Ça ne va pas être facile pour ranger les boîtes à présent, songeais-je. Avant de m'apercevoir que tout cela n'avait plus aucune espèce d'importance. Je n'éprouvais ni peur, ni douleur. Même pas de regret. Je me demandais juste si ma nouvelle existence aurait la même saveur que la précédente. Ça ne serait pas très compliqué.
Je jetai un œil dans la rue, juste pour voir si je sentais encore le froid. Plus aucune sensation de ce côté-là. Je retournai vers mon corps avachi dans l'allée entre des boîtes de petits pois et de maquereau à la tomate. Un petit sourire flottai sur mes lèvres mortes. C'était comique. Un peu d'aventure dans ma vie réglée comme du papier à musique. Même mélodie depuis tant d'années.
D'ailleurs un peu d'action. Les flics arrivent sirènes hurlantes. Suzie s'est extirpée de sa chaise pour les accueillir. Son corps flasque tremblotait et elle parlait fort, vite, sa voix montait dans les aigus. Plusieurs clients regardaient mon corps étendu. Certains prenaient des photos. J'étais devenu une star.
Je regardais derrière l'épaule du flic qui prenait le témoignage de Suzie. Il écrivait vite, une écriture serrée, Suzie parlait encore plus vite en faisant de grands gestes. Je tentais un truc. Je soufflais tout doucement sur l'oreille droite du flic, juste en dessous de sa casquette.
J'avais envie de m'amuser. Il porta sa main à son oreille comme pour chasser une mouche. Excellent. Je pouvais interagir avec le monde des vivants.
Je les laissai à leur discussion, ça ne me concernait plus. Ils avaient mis mon corps dans une enveloppe en toile blanche. Le bruit de la fermeture éclair m'avait tout de même fait un peu de peine.
Je n'avais pas de plan précis pour la suite. Bientôt ils allaient fermer le magasin. Je n'avais pas sommeil. Je me faufilai dans le fourgon de l'ambulance qui transportait mon corps. Un peu de mal à le lâcher.
Les deux ambulanciers parlaient entre eux. Il était question d'un match de foot entre deux équipes dont je n'avais jamais entendu parler. L'une d'elles avait perdu à cause d'une erreur d'arbitrage. Enfin c'est ce qu'affirmait celui qui conduisait.
Ils n'en avaient rien à faire de ce qu'ils transportaient. Ça ne me surprenait pas, déjà que vivant je n'intéressais personne...
L'ambulance s'arrêta devant un bâtiment gris et austère. Les portes arrière s'ouvrirent et ils débarquèrent mon corps. Je restai un moment dans le fourgon. J'étais partagé sur la suite. Il fallait quand même que j'accepte le fait que je ne réintégrerai jamais mon corps.
Je restais les bras ballants, ne sachant quoi décider. Toujours faire des choix. Pour ça la mort ne changeait rien. Mon corps avait disparu, emmené dans ce bâtiment. Il était temps de vivre ma vie. Ou plutôt de mourir ma mort.
La nuit tombait, je m'assis sur un banc juste à côté d'une vieille dame. Je me tournais vers elle. Elle était très élégamment habillée. Je la dévisageais sans retenue, sûr de mon impunité.
Elle était plongée dans un livre, la tête dodelinant au rythme de sa lecture.
D'un coup elle leva la tête.
— vous pourriez cesser de me fixer jeune homme!
Je me reculais précipitamment.
— Vous... vous me voyez ?
— Évidemment ! Je ne suis pas encore aveugle !
— Pardonnez-moi, je ne savais pas...
Elle posa son livre sur ses genoux.
— Vous vous êtes mort depuis peu de temps, ça se voit.
Ses yeux malicieux scintillaient derrière ses lunettes.
— Je vais vous expliquer comment ça marche pour vous maintenant.

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