chapitre 2

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Elle prit le temps de sortir de son sac minuscule une petite lingette, et entreprit d'essuyer ses lunettes.

— Je me prénomme Madeleine, et vous ?

Personne ne m'avait appelé par mon prénom depuis très longtemps. À la supérette, un geste du menton suffisait pour m'interpeller. J'étais le mekoboite. Comme je vivais seul, avais une interaction extrêmement limitée avec mes voisins, mon prénom n'était jamais prononcé. Je dus réfléchir, je l'avais presque oublié.

— Thomas, je m'appelle Thomas.

— Je suis ravie de faire ta connaissance Thomas.

Elle avait fini de nettoyer ses lunettes, et me regardait intensément.

-Je suis morte depuis 47 ans. C'est une longue histoire que je te raconterai peut-être un autre jour. Pour le moment il faut que tu saches que tu es en sursis dans ce monde. En transition.

Je me disais bien que ça ne pouvait pas durer. Que, peu importe le monde dans lequel je me trouvais, il y aurait toujours des problèmes.

— En transition ? Je dois aller où ?

— Tu dois d'abord faire tes preuves, évidemment.

Devant ma mine dépitée, elle radoucit son regard.

— Je t'attendais. Je savais que tu allais venir. On m'a demandé de t'accueillir. Je suis une Accueillante.

Elle souriait à présent.

Dans ce monde, les morts ont des rôles, des missions si tu préfères. Il faudra que tu trouves celui qui te correspond.

— Ah oui, et j'ai le choix entre quelle fonction ?

J'espérais que je n'allais pas être affecté au rangement de boîtes pour l'éternité.

— Non, ça ne sera pas ranger des boîtes, si c'est ça à quoi tu penses. Tu l'as assez fait dans ta vie.

— Vous lisez dans ma tête ? Je commençais à être mal à l'aise.

— Oh oui, c'est assez facile. 

Elle avait l'air de passer un excellent moment.

— On souhaiterai te proposer de suivre quelques personnes. C'est-à-dire que tu seras leurs référents. Pendant la durée de leur existence, tu noteras leurs avancées. Tu sais, le seul but de l'existence en tant qu'humain, c'est d'avancer. Avancer sur nos limites, nos blocages. Malheureusement, les vivants, très souvent, ne considèrent pas les problèmes comme des tremplins pour leur développement, des opportunités pour développer des capacités enfouies, mais juste comme des épines dans leur existence. Alors ils stagnent. La plupart arrivent à la fin de leur vie, pétris de regrets. 

Elle partit dans un fou rire qui fit trembloter tout son corps. Moi, je ne riais pas du tout.

Toute ma vie, je l'avais passée à esquiver les problèmes, les responsabilités et tous les trucs pénibles de l'existence. Je n'avais jamais avancé. À certains moments, j'avais même eu l'impression de reculer.

— Et si je refuse ce poste de Référent ?

Son rire s'éteignit dans sa gorge.

— Alors tu fondras dans les limbes. Tu deviendras un effacé. 

Son sérieux soudain me fit froid dans le dos. Il y avait donc pire qu’une vie d’errance.

— C’est quoi, un effacé ?

— C’est pire qu’une non-existence. Tu deviendras impalpable, plus ténu qu’une particule de fumée. Condamné à flotter pour l’éternité, à chercher un sens dans l’immensité du temps, à souffrir continuellement, déchiré par les fluctuations. Tu ne seras même pas le début d’un commencement de souvenir.

Je restais sans voix devant ces mots. Elle enfonça le clou.

— Tu as jusqu’à la fin de cette heure pour décider. Le processus a déjà commencé. Regarde le bout de tes doigts.

Je baissai les yeux sur mes mains. Mes doigts avaient commencé à fondre, à s’évaporer en volutes bleutées. J’en avais déjà perdu plus de la moitié.

J’étais au pied du mur. Je devais prendre une décision qui engagerait toute ma mort future. Je n’étais pas doué pour ça.

Pour la première fois, je me rendais compte qu’on me proposait une fonction dans laquelle je serais réellement utile. Était-ce cela, d’aller au-delà de mes capacités ? Affronter vraiment ce que j’aurais balayé d’un revers de main par souci de tranquillité ?

— Je dois te signaler que tu n’as plus beaucoup de temps.

Madeleine avait repris son livre, devenait distante. Je la voyais à présent brumeuse, vaporeuse. Elle disparaissait peu à peu.

Ou était-ce moi qui perdais mon discernement ?

— Je veux bien. Je veux bien faire le référent. Je m’étais lancé. Cette sensation de me propulser dans un univers absolument inconnu pour moi me galvanisait. Je me rendais compte que le plus difficile avait été de juste dire ces mots : je veux bien. Un barrage avait cédé. Même si je continuais à être inquiet, à appréhender le futur de cette fonction atypique, une partie de moi, à l’intérieur, s’était ouverte. C’était agréable.

Madeleine redevint instantanément distincte, mes doigts reprirent leur densité.

— Bravo. Je suis fière de toi. Elle opinait de la tête, son petit chapeau violet suivait le mouvement.

— Maintenant, je vais te présenter ton premier vivant. Mais avant ça, nous allons au magasin, il faut que tu t’équipes.

J’étais sincèrement heureux d’avoir un but dans ma mort. Je trépignais comme un jeune chien.

— Ah oui ? J’ai besoin de quoi ? J’ai droit à une petite formation, ou le travail s’apprend sur le tas ?

— Tu auras besoin de ta cape de Référent, d’un carnet pour noter les avancées ou les stagnations de ton Vivant. Pas besoin de crayon, tu pourras écrire directement avec ta pensée.Je t’accompagnerai pendant un petit moment, pas longtemps. Juste pour te montrer les ficelles du métier.

— D’accord. Il est loin, ce magasin ?

— Tu sais, rien n’est loin ni éloigné dans ce monde. Tout est à portée de main, en un instant. Regarde derrière toi.

Je tournai la tête et je vis, à la place du bâtiment austère où ils avaient entreposé mon corps un peu plus tôt, une devanture de boutique avec de larges vitrines. Sur la devanture était inscrit en lettres dorées : Tout pour équiper les référents.

— En effet, ce n’est pas loin.

Elle me prit par la main.

— Allons-y, le temps presse, ton vivant t’attend.

Nous franchîmes ensemble l’entrée du magasin. Ma mort allait prendre un envol que jamais je n’aurais pu imaginer de mon vivant.

Sans perdre de temps, Madeleine choisit pour moi les différents accessoires constituant ma tenue de référent. Ma cape, vêtue d’un bouton bleu, m’allait parfaitement. Un carnet à spirale sous le bras. Elle paya, enfin, il m’a semblé qu’elle donnait quelque chose à l’employé hiératique derrière son comptoir. Nous sortîmes et elle se tourna vers moi.

— Tu es prêt ? Je vais te présenter à ton vivant. Tu la connais. C’est Suzie.

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