chapitre 3
Anselme.
La nuit est encore bien installée quand j'ouvre les yeux. Je fais un métier de lève-tôt. C'est moi qui vous emmène au travail ou à la gare, ou partout où vous voulez descendre. Je conduis ce bus depuis 17 ans. Toujours la même ligne, toujours le même trajet, toujours les mêmes arrêts. Toujours les mêmes têtes qui m'attendent sous la pluie ou le soleil. Ces mines renfrognées qui montent sans me jeter un regard, se précipitent dans la travée centrale, emportées par l'accélération du départ.
J'ai parfois l'impression d'être dans une faille temporelle. Je ne sais plus quel jour on est. Tout se ressemble, tout est pareil. Juste ma tête qui vieillit dans le miroir de la salle de bain.
Ma vie est faite d'allers et de retours. Je reviens sans cesse à mon point de départ. Ça a beau être le terminus, il y a toujours un nouveau départ. Boucle sans fin. Vis sans fin qui vrille mon âme d'une monotonie lancinante.
Il ne se passe jamais rien. Tout est convenu, prévu, quantifié, anticipé. Même un pneu crevé n'est pas une aventure. Rien n'a de goût. Je roule sans frein vers ma mort. Et qu'aurai-je créé dans ma vie ? À quoi aura servi mon existence ?
J'endosse ma chemise, positionne ma cravate, ajuste ma veste. Je suis ce conducteur qu'on ne voit jamais. Le rouage d'un système, l'instrument d'un projet.
Me voilà dans la rue, l'air du matin me fait du bien. Respirer me prouve que je suis vivant. Personne sur mon trajet jusqu'au dépôt. Il est bien trop tôt, bien trop noir. Je passe, invisible, poursuivi par une armée d'idées noires.
Les formalités expédiées, je réveille mon bus qui dormait tranquillement. Le moteur proteste. Il fait froid ce matin. Je m'approche du potelet de départ. Déjà, une petite troupe tremblotante et grise s'agglutine. Les habitués du matin. Ceux qui dorment debout. Des morts-vivants, qui lèvent mécaniquement leur bras vers moi.
C'est parti pour six tours. Six allers, six retours. Une girouette, un carrousel infernal, un manège infini.
Mais ce matin, il va se passer un événement qui allait changer mon existence, transformer ma routine et mettre, enfin, un peu de soleil dans le terne de ma vie.
Je roulais comme d'habitude, vous connaissez la chanson : gestes mécaniques, coup d'œil dans le rétro, pousser le bouton de fermeture des portes, etc., etc.
L'arrêt Morgue n'est pas souvent fréquenté. Ce matin, deux personnes m'attendaient : un homme grand, habillé d'une cape verte, et une vieille dame. Des gens à un arrêt ne devraient plus me surprendre, c'est le cœur de mon métier.
Ce qui fut surprenant, c'est que la dame m'a salué d'un :
— Comment allez-vous, Anselme, ce matin ?
Je ne sus quoi répondre. Surtout qu'elle me regardait vraiment et attendait gentiment une réponse.
— Je... je vais bien, merci.
— Tu vois, Thomas, dit-elle en se tournant vers l'homme qui l'accompagnait, Anselme peut nous voir car son existence est tellement ténue, la frontière entre la mort et la vie chez lui est si fine qu'il a accès à notre monde. Ça tombe bien, comme ça les présentations vont être plus commodes à faire. Je vous présente Thomas, votre Référent pour votre vie à partir de maintenant. Moi, je suis Madeleine.
— Quoi ?
J'étais complètement interloqué. Je ne comprenais rien à ce que chantonnait cette délicieuse vieille dame. Étrangement, je sus que c'était important pour moi.
— Bonjour, me dit-il en me tendant la main.
— Nous allons nous asseoir, il ne faudrait pas que vous preniez du retard sur votre trajet, nous nous parlerons plus tard, compléta Madeleine.
Je les suivis des yeux dans le rétroviseur central. Une fois assis, elle me fit un petit signe.
Je continuai mon trajet en essayant d'analyser ce qui m'arrivait. Les mots qu'elle avait prononcés me définissaient si bien... Et ce Thomas, sa main était froide quand je l'avais serrée, froide mais pas glacée. Une fraîcheur bienvenue.
Sûrement quelqu'un qui me faisait une blague. Je ne voyais pas qui pouvait faire ce genre de plaisanterie.
Je remarquai rétrospectivement qu'aucun voyageur déjà installé dans le bus n'avait levé le nez en entendant notre discussion. Pourtant, la voix de Madeleine était claire et franche. Je conclus assez rapidement que pas grand-chose pouvait faire sortir de sa léthargie un usager de ma ligne. Surtout à cette heure matinale.
J'avais hâte, à présent, d'arriver au terminus pour pouvoir avancer dans cette discussion et enfin comprendre ce que ces deux-là me voulaient.
Le jour était totalement levé à présent. La circulation plus dense m'obligeait à de fréquents arrêts. Les voyageurs montaient, d'autres descendaient. Un ballet immuable. Madeleine et Thomas ne descendaient pas. Je les observais du coin de l'œil. Ils devisaient tranquillement. Je n'entendais pas leur conversation. Ils devaient parler de moi. Thomas prenait des notes dans un carnet à spirale.
Je ne comprenais pas pourquoi je mettais tant de temps pour effectuer le trajet jusqu'au terminus ce matin. J'avais l'impression d'être parti depuis des heures. La distance s'étalait, interminable. Cette ligne que je pouvais décrire les yeux fermés tant je la connaissais me semblait anormalement inconnue. Je ne reconnaissais pas les rues, les boutiques, et même les noms des arrêts étaient différents. Cette faille dans ma routine, au lieu de me remplir de joie, me pétrissait d'angoisse. Je perdais pied dans un univers étranger où je n'avais plus aucun repère. Peu à peu, tous les voyageurs sont descendus. Il n'y avait plus que les deux personnages dans mon bus. Je garai mon bus le long du trottoir.
Aussitôt, Thomas se leva de son siège et se dirigea vers moi.
— Il semblerait que nous sommes arrivés à destination.
Je regardai autour de moi, ne voyant pas ce qu'il voulait dire par là.
— Mais que voulez-vous enfin ? Je restais les mains crispées sur mon volant.
Madeleine s'était levée également, elle regardait, pensive, par la fenêtre. Je suivis son regard. Tout autour de nous, des champs de blé à perte de vue, et au loin, moutonnant de vagues éparses, la mer étalait son bleu à l'infini.
— Il est temps pour vous de réapprendre à vivre, Anselme. Elle parlait d'une voix douce. Ouvrez cette porte et laissez-vous porter.
J'eus un moment de doute intense. Finalement, j'appuyai sur le bouton. La porte s'ouvrit dans un souffle et fit entrer dans mes narines, mon cœur et toute ma vie des senteurs que je croyais oubliées depuis une éternité.

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