chapitre 4

4 minutes de lecture

Madeleine était partie. En fait, elle avait disparu. Sans un mot ni une explication. J’ignorais si elle allait revenir. J’en savais toutefois assez pour pouvoir continuer ma mission seul. Ce n’était pas réellement compliqué. Enfin, en théorie. Tant pis, je ferais sans elle. Dans ma poche, je sentais le sifflet d’argent à utiliser en cas d’extrême urgence. Ça me rassurait.

Anselme était descendu de son bus. Les yeux fermés et les bras ouverts, il se laissait envahir par l’air chargé d’odeurs marines.

Le vent plaquait ma cape contre mon corps. J’observais un peu en retrait. Anselme finit par se retourner vers moi.

— Comment vous saviez que j’adorais cet endroit ? Ses yeux brillaient.

— C’est ici que ça a commencé, n’est-ce pas ? Je consultais d’un œil les notes que j’avais prises avec Madeleine.

— Oui, je suis né dans le petit village au pied de cette falaise. Je n’y étais pas revenu depuis si longtemps.

— Eh bien, en route, nous allons parcourir le reste du chemin à pied.

Je me trouvais à présent plongé dans le grand bain. Je savais à peine nager. Madeleine avait dit de me faire confiance et surtout de faire confiance à mon vivant. La route serpentait entre les champs de blé, aucune voiture ne passait. Nos pas résonnaient sur le bitume. Anselme marchait d’un bon pas, pressé de retrouver la maison où il était né, où il avait grandi et où ses parents avaient fait ce qu’ils pouvaient pour l’élever.

C’est à ce moment qu’il est arrivé.

Madeleine ne m’en avait absolument pas parlé. Il était invisible pour Anselme. Alors il s’adressa à moi.

— Tout va comme tu veux ? Il me dominait de toute sa hauteur et sa noirceur cachait le soleil.

— Heu… oui… enfin, je fais de mon mieux… qui êtes-vous ?

Il avait surgi devant moi d’un coup, je ne sais pas s’il était sorti de terre ou tombé du ciel, ça avait été trop rapide. Sans m’en rendre compte, je reculais d’un pas.

Je ne distinguais pas son visage, mais je sentais qu’il me scrutait. Un petit sourire se devinait sur ses lèvres fines.

— Je suis un effaceur. Je suis là pour t’empêcher d’accomplir ta mission.

Ses mots alourdirent l’air autour de moi.

— Je suppose que la vieille ne t’a pas parlé de moi. On ne parle jamais de moi. Pour de bonnes raisons.

Je fus pendant un instant complètement désemparé. Quand il mit sa main sur l’épaule d’Anselme, j’aurais dû réagir. Mes pieds refusaient de bouger. Anselme s’arrêta net, les yeux vides, figé.

— Que lui faites-vous ? J’avais hurlé, pris soudain dans une urgence qui résonnait dans mon corps.

— Je prends ce qui m’appartient.

Je distinguai très nettement une sorte de brume s’échapper d’Anselme au niveau de sa tête. Elle se dirigeait directement vers l’être noir. Peu à peu, Anselme perdait de sa consistance, se dissolvait. Je restais spectateur, terrifié devant cette monstruosité, incapable d’agir. La magie de l’effaceur me laissait pieds et poings liés.

Bientôt, le conducteur de bus ne fut plus qu’une enveloppe flasque, mollement répandue sur le sol. J’avais lamentablement échoué dans ma première mission.

Dans un ricanement sardonique, l’effaceur se tourna vers moi.

— Tu as encore beaucoup à apprendre. On aurait dû te prévenir que tu serais seul pour affronter des forces plus grandes que toi. Maintenant, ton vivant est vidé. Je te laisse trouver une solution pour sauver ce qu’il reste. Moi, je m’en vais. Merci pour le repas.

Il s’évapora dans l’air, ne laissant dans l’atmosphère qu’une odeur aigre mais tenace. Je repris dans l’instant l’usage et la maîtrise de mon corps.

Il fallait que je trouve une alternative. Laisser Anselme plat et vide comme un vieux tube de dentifrice abandonné sur le sol me semblait inenvisageable. Le fait est que je n’avais pas de solution immédiate. Je décidai de le rouler et de le mettre sous mon bras. Il ne pesait plus rien à présent. Il serait toujours temps de demander à Madeleine comment faire dans cette situation. Je sortis le sifflet qu’elle m’avait confié plus tôt, le portai à mes lèvres et soufflai dedans à m’en faire péter les tempes.

Il ne se passa strictement rien. Le bus, dont la carrosserie brillait sous le soleil, paraissait parfaitement incongru dans le paysage.

La solitude mordit ma confiance de ses dents pointues. Je m’assis sur le sol, prenant garde de ne pas abîmer ce qu’il restait d’Anselme. C’était donc cela ? Être seul face à des responsabilités plus hautes que moi ? Des larmes jaillissaient de mes yeux en petits ruisseaux constants. Je n’étais pas au niveau. Bon à rien de mon vivant, mauvais en tout dans ma mort.

Je restai là un long moment, les yeux brûlants, puis finis par me relever. Pleurer ne changerait rien à la situation. Je n’allais pas rester là éternellement. Je me souvenais que je me rendais au village d’Anselme avant que tout parte en vrille. Pourquoi ne pas m’y rendre, finalement ? Je n’avais plus rien à perdre. Je replaçai le rouleau d’Anselme sous mon bras et repris mon chemin vers le village près de la falaise.

J’entrai dans le village par la rue principale. Je laissai mes pas me porter, ignorant où je devais me rendre. Les rues désertes, bordées de maisons blanches aux volets bleus, semblaient avenantes. Je me serais bien assis dans un jardin à l’ombre pour siroter une boisson fraîche.

Mes pas m’emmenèrent naturellement vers le port. Des filets séchaient en dansant dans la brise marine. De petits bateaux soigneusement amarrés s’alignaient le long du quai. Personne. J’entendais le piaillement des mouettes et le clapotis de l’eau sur les coques des bateaux.

Je perçus comme un gratouillis sous mon bras, là où je portais Anselme. Voulait-il me dire quelque chose ? S’il pouvait encore communiquer, c’était une très bonne nouvelle. Un bateau blanc et élancé se trouvait juste devant moi. Une petite passerelle m’invitait à monter à bord. Je n’avais rien de mieux à faire.

Une fois sur le pont du bateau, je sentis très distinctement Anselme vibrer sous mon bras. Il voulait que je sois là. Ou il me mettait en garde.

Je penchais pour la deuxième hypothèse : de la cabine du bateau sortirent deux êtres qui, au regard de leur attitude, ne me voulaient aucun bien.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire eric Jordi ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0