chapitre 5
Comme des fumeroles empoisonnées, les deux êtres sombres m'entourèrent de leurs volutes nauséabondes.
D'une même voix, ils hurlèrent à mes oreilles :
— Laisse-nous passer !
Je ne demandais pas mieux. Je m'écartai, au risque de tomber par-dessus bord. Ils m'enveloppèrent . Aussitôt, ma vision s'obscurcit et je vis, l'espace d'un instant, ce que pouvait être le noir de l'enfer. Puis l'obscurité se dissipa, comme un mauvais rêve. Je fus à nouveau seul. J'ignorais ce qu'étaient ces êtres de fumée. Je ne voulais pas le savoir. Ce monde me réservait bien assez de surprises.
Je décidai d'explorer le navire. J'avais beau plonger dans mes souvenirs, je n'avais jamais arpenté un pont de bateau. J'étais plutôt du genre terrien : j'avais besoin de sentir la terre ferme sous mes pieds. Mais tout avait changé depuis quelque temps. J'éprouvais une douce sensation de plaisir à sentir l'embarcation tanguer au rythme des vagues. C'était une respiration profonde, intense, qui venait du fond des âges. Pourtant, amarré au quai, et de surcroît dans un port, le roulis était minime.
Je posai délicatement le rouleau d'Anselme contre le bastingage, et marchai jusqu'à la proue qui s'effilait au-dessus de l'eau. Je contemplai la ligne d'horizon, comprenant à ce moment ce qui avait pu pousser des générations de marins à vouloir poursuivre le rêve fou d'aller toujours plus loin sur l'immensité bleue.
Ce bateau possédait un mât, qui s'élevait très haut en direction du ciel. De petits fanions colorés, fixés sur des câbles, flottaient dans la brise. J'en fit rapidement le tour. Il n'était pas si grand, et quelques pas suffisaient pour aller d'un bout à l'autre.
J'hésitais à descendre dans la cabine. Je craignais d'y faire une rencontre peu agréable, et puis ce navire ne m'appartenait pas. Pénétrer dans la cabine sans y être invité par le propriétaire me semblait un peu inconvenant.
Je regardai en direction du quai désert et me dis que, puisque j'étais là, autant jeter un coup d'œil. Ma curiosité de savoir comment cette partie du bateau pouvait être aménagée prit le dessus.
D'en haut, je ne distinguais que les quelques marches qui menaient vers le bas. Le reste se noyait dans une obscurité opaque. Je descendis prudemment les marches, prêt à rebrousser chemin si un danger survenait. Arrivé en bas, je laissai mes yeux s'habituer à la pénombre qui stagnait dans les recoins. Je discernai peu à peu un petit meuble de rangement en bois verni, un évier où s'entassaient des ustensiles de cuisine. Juste en face, une banquette. Et sur cette banquette, une forme qui ronflait.
Je reculai avec l'idée très précise de m'esquiver sans bruit. C'était sans compter sur la bouteille qui traînait au sol et que je n'avais évidemment pas vue. Mon pied roula dessus et je fus projeté en avant, en plein sur la forme endormie.
Elle se releva en hurlant :
— Mais qu'est-ce que c'est que ce bordel ??
Puis elle alluma la petite lumière au-dessus de sa tête et je pus voir son visage furibond.
— Je... je suis désolé, balbutiai-je. J'ignorais qu'il y avait quelqu'un ici.
Elle ne semblait pas me regarder directement. Ni même m'entendre. Elle ne me voyait pas? Elle releva sur sa poitrine la couverture. Dans ses yeux, semblait nager un mélange de peur et d'incompréhension.
Elle faisait partie du monde des vivants. Ça me rassurait. En revanche, je ne comprenais pas comment mon contact avait pu la réveiller. Encore un mystère qu’il me faudrait éclaircir. En attendant, je la détaillais avec attention. Ses cheveux bouclés, courts et emmêlés, brillaient de reflets cuivrés. Elle regardait dans toutes les directions, à la recherche de qui ou de quoi avait pu la réveiller. Ne trouvant rien, elle saisit une bouteille pleine d’un liquide translucide et en avala plusieurs gorgées. La couverture était retombée sur le lit et je ne pus que constater, un peu gêné, qu’elle ne portait rien sur elle.
— Saloperie d’entités ! Elles vont pas bientôt me ficher la paix ? J’ai déjà viré les deux noiraudes tout à l’heure. C’est un défilé ou quoi ? Pas moyen de dormir tranquillement, alors ?
J’avais beau savoir qu’elle ne pouvait pas me voir, je prenais sa diatribe directement pour moi.
J’étais terriblement confus d’avoir troublé son repos. Je décidai, discrétement, de quitter la cabine. Je ne la quittais pas des yeux et avançai à reculons vers la volée de marches menant au pont. Mais même pour un spectre, la marche arrière n’est pas idéale pour savoir où l’on met ses pas. Je butai contre un objet non identifié qui me fit tomber. Cette fois, le bruit que fit ma chute révela ma position. Elle en profita, vive comme l'éclair, fouilla dans un placard et me balança le contenu d'un sachet de farine, qui concrétisa en un instant mes contours.
— Ah, te voilà !
Face à moi, elle prit le temps d’enfiler un peignoir. Incapable de me relever, j'étais assis dans une position grotesque, la moitié de mon corps recouverte d’une poussière blanche et collante.
Je n’en menais pas large.
— Que viens-tu faire ici, spectre ? Sa voix était forte et autoritaire. Ses yeux bleu foncé lançaient des éclairs. Elle paraissait plus grande et me dominait de sa présence.
— J’allais m’en aller… Je suis désolé du dérangement… Mais vous pouvez m’entendre ?
— Bien sûr que je peux. Que fais-tu ici ?
— Je... je suis un Référent....Enfin je débute... Je devais accompagner mon Vivant dans ce village, mais un Effaceur nous a attaqués… Il l’a vidé et maintenant il est en rouleau… Je ne sais plus quoi faire.
— Il est où, ton Vivant ?
Son ton avait baissé d’intensité.
— Il est sur le pont, je l’ai laissé là avant de descendre.
— Mais tu ne DOIS jamais laisser un Vivant en rouleau sans surveillance !!!
Elle se précipita dans les escaliers. Je la suivis, laissant s’envoler dans ma course une brume de poussière blanche.
— Où est-il ?
Dépité, je ne pouvais que constater que le rouleau d’Anselme avait disparu. Décidément, j’avais complètement échoué dans ma mission.
— Là !
Elle me montra un point sur l’eau. Une petite barque s’éloignait vers l’horizon. Je distinguais deux rames qui plongeaient dans l’eau en rythme.
— À coup sûr, c’est un Profiteur. Ton Vivant en rouleau vaut une fortune sur le marché de la magie noire.
Le vent avait fini d’épousseter la farine sur mon corps. J’étais redevenu transparent. Comme toujours. J’allais disparaître. Errer. Attendant d’être effacé pour l’éternité.
— Allez, ce n’est pas perdu. On va le poursuivre.
Joignant le geste à la parole, elle défit la corde qui amarrait son bateau au quai, déploya les voiles que la brise marine gonfla aussitôt. Elle moulinait pour relever l’ancre, puis se positionna à la barre. On était partis.
— Au fait, je m’appelle Honorine, me lança-t-elle de sa voix claire.

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