chapitre 6

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Le bateau filait sur l’eau. Accroché au bastingage, je regardais la barque s’éloigner. Je sentais les embruns salés traverser mon corps spectral comme autant d’épingles fraîches. Honorine, campée sur ses pieds nus, ajustait la barre avec une aisance réconfortante. Ses gestes précis faisaient bondir le fin bateau au-dessus des vagues.

— On va le rattraper ? demandai-je pour me rassurer.

— J’espère bien. On devrait le rejoindre bientôt. Les Profiteurs sont de piètres marins. La barque de celui-là est lourde.

Elle me jeta un coup d’œil.

— Dis-moi, c’est quoi ton nom ?

— Thomas.

— Alors, Thomas, comment ça se fait qu’un Référent débutant se retrouve avec un Vivant vidé par un Effaceur ? Parce que ça n’arrive pas normalement. Pas aux nouveaux. C’est trop facile pour eux. Aucun mérite.

L’inquiétude me mordit le ventre. Madeleine ne m’avait rien dit de tel.

— Tu veux dire que j’aurais été… piégé ? Madeleine ne m’a rien expliqué. Elle m’a juste dit de suivre Anselme, et puis elle a disparu.

— Piégé ? Non… mais choisi, peut-être. Les Accueillants aiment manipuler les nouveaux. Elle t’a laissé un sifflet au moins ?

— Oui, mais il n’a pas fonctionné.

— Évidemment. Ça sert à appeler les Accueillants. Et on dirait que ta Madeleine ne voulait pas être appelée.

J’avais donc été abandonné. Volontairement. Madeleine m’avait tendu un piège. Ou plutôt, elle m’avait jeté dans l’arène. Mais pour quelle raison ? Fallait-il que je fasse mes preuves ?

— Honorine, tu crois que Madeleine savait ce qui allait arriver ?

Elle leva ses yeux bleus vers le ciel.

— Bien sûr. Les Accueillants savent toujours tout. La vraie question, c’est : qu’est-ce qu’elle veut que tu deviennes ?

Je n’en savais strictement rien.

La distance avec la barque s’amenuisait. Nous allions bientôt être à portée.

— Prépare-toi à combattre. Les Profiteurs ne lâchent jamais leur butin facilement.

— Mais je ne sais pas me battre ! Je suis mort il y a deux jours !

Honorine éclata de rire, découvrant de belles dents blanches.

— Eh bien justement, tu n’as rien à perdre. Allez, accroche-toi !

Elle vira de bord brutalement. Le bateau se rapprocha de la petite barque à une vitesse folle. Le Profiteur leva la tête, paniqué. C’était une créature étrange : un mélange d’homme et d’oiseau, avec un long corps maigre et une tête de piaf au bec crochu.

— Rends-le ! hurla Honorine.

Le Profiteur couina et saisit le rouleau d’Anselme comme un bouclier.

— Je l’ai trouvé, il est à moi, nasilla-t-il.

— Il ne t’appartient pas, ordure !

Honorine lança une corde munie d’un grappin qui s’accrocha à la barque, puis tira d’un coup sec. L’esquif se renversa. Le Profiteur tomba à l’eau en piaillant. Le rouleau d’Anselme flotta à la surface.

— Vas-y, Thomas, saute !

— Quoi ?

— Saute, nom de Dieu ! Récupère-le !

Je plongeai la tête la première dans l’eau fraîche. Je ne sentais pas le froid, juste une légère résistance. C’était de l’air épais. Mes bras traversaient l’eau sans effort. Je nageai vers le rouleau et le saisis.

Le Profiteur avait refait surface. Il fonça vers moi, le bec ouvert, prêt à me déchiqueter. J’étais paralysé, serrant le rouleau contre moi.

Mais une chose complètement inattendue se produisit. Le rouleau vibra, se déforma et Anselme se reforma devant moi. Furieux. Il saisit de son bras musclé le cou de la créature, puis lui plongea la tête sous l’eau. Elle se débattit quelques instants, battant l’eau de ses longs bras décharnés. Le silence. Elle ne bougea plus. J’entendis un petit froissement et elle se délita dans l’eau, fondant en myriade de points colorés.

—Anselme ! Tu es revenu!

Honorine nous avait rejoints, approchant le bateau blanc au plus près. Elle nous lança une corde. Nous grimpâmes à bord.

— Les Profiteurs ne meurent pas vraiment, mais celui-ci va mettre un moment à se reconstituer. Ça va nous laisser du temps pour déguerpir.

Honorine regardait Anselme avec intérêt.

— Comment as-tu pu te reconstituer ? Sans rituel, ce n’est pas possible.

Anselme haussa les épaules, dégoulinant d’eau de mer sur le pont, aussi surpris que nous.

— Je ne sais pas. J’ai senti que Thomas était en difficulté. Et j’étais là…

Que quelqu’un ait de l’attention pour moi, qu’on éprouve un intérêt pour ma personne c'était nouveau pour moi. Il avait fallu que je meure pour qu’on me voie. 

Honorine avait remis en ordre de marche son bateau. Le vent gonflait les voiles. Il prenait peu à peu de la vitesse. Anselme avait retiré sa chemise trempée et l’avait accrochée à un filin pour la sécher. Elle claquait dans le vent. Il me jeta un coup d’œil, semblant me demander ce qu’on faisait là. Nous filions vers le large. Le port avait déjà disparu. L’étrave du bateau tranchait les flots avec facilité.

— Bon, les deux moussaillons, il serait temps que je vous explique certaines choses !

Nous nous rapprochâmes d’Honorine qui, agrippée à la barre, fixait un point vers l’horizon.

— Ce qui s’est passé tout à l’heure est très rare. Un Vivant vidé ne peut normalement pas interagir avec son Référent. Je pense que Madeleine ne t’a pas tout dit, Thomas.

— Ah oui ? De toute façon, elle ne m’a pas dit grand-chose.

— Je pense que c’était voulu. Elle voulait sûrement savoir si sa supposition était vraie.

Je ne comprenais rien à ce qu’Honorine disait.

— Mais quelle supposition ? C’est du chinois pour moi, tout ça !

Anselme s’en mêla également :

— Moi aussi, je ne comprends rien ! Je conduisais mon bus et maintenant je me retrouve sur un bateau. Je suis mort ?

— Non, confirma Honorine, tu es bien vivant. Grâce à Thomas.

Une vague facétieuse fit bondir le navire. Honorine, d’une main experte, rectifia la barre. Le soleil se couchait lentement et teintait la mer d’or et de pourpre.

— Thomas, regarde tes mains.

Je les levai devant moi. Elles semblaient différentes, plus brillantes, et de fins filaments sortaient de mes doigts, se dirigeant vers Anselme.

— Tu vois ces fils ?

Fasciné, je ne pouvais quitter des yeux les fils d’or.

— Ce sont des liens. Tu les as créés sans même t’en rendre compte. C’est pour ça que tu as pu reformer Anselme. Tu l’as rattaché à l’existence avec ces fils.

— Mais… comment ?

— Parce que tu es un Tisserand, Thomas. Et tu es peut-être le dernier.

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