chapitre 7
Le bateau d'Honorine volait sur l'eau. Il avait atteint sa pleine vitesse grâce à la brise constante et surtout à la dextérité de son capitaine. La nuit était tout à fait installée à présent. Il n'y avait aucune lune dans le ciel. L'eau, tout autour, semblait être de l'encre. De petits lumignons éclairaient le pont et les cheminements. C'étaient les seules sources de lumière. Je n'arrivais pas à quitter des yeux les fins filaments dorés qui s'échappaient de mes doigts. La vision de ces fils d'or donnait un sens nouveau à ma mort. Un sens, tout court. Jusqu'à présent, ma vie n'en avait aucun.
Anselme, pelotonné dans une couverture, respirait doucement en dormant. Je ressentais un élan particulier pour cet homme. Pas de l'amitié, ni de la camaraderie. C'était comme être attiré par l'émanation d'un jumeau. Quelqu'un de si semblable, si reconnaissable. Un miroir psychique. Nous n'avions pourtant pas échangé beaucoup de mots ensemble. Ça se jouait sur un autre niveau. Je percevais très intimement mon rôle : je devais redonner le goût de vivre à cet homme qui sombrait dans une bouillasse mélancolique et routinière, qui éteignait en lui l'envie d'exister. J'avais tellement ressenti cela quand j'étais vivant. Les fils d'or se contractèrent, ancrant en moi, dans ce corps transparent qui était le mien, un feu de joie qui m'illumina entièrement.
Je tournai la tête vers Honorine. Les mains posées fermement sur la barre, elle me regardait en laissant danser un petit sourire sur ses lèvres.
— Eh bien, on ne risque plus de te perdre des yeux ! Tu brilles comme une enseigne lumineuse en surchauffe !
Je laissai échapper un rire clair qui monta vers le ciel. Je trouvai le moment approprié pour poser les questions qui me taraudaient depuis qu'elle avait prononçé le mot Tisserand.
— Dis-moi, Honorine, que peux-tu me dire sur les Tisserands ? Et pourquoi tu en sais tant sur le monde des morts ? Tu es bien vivante pourtant.
— Haha, tu crois peut-être que je vais tout te dire ? Il y a des choses qu'il vaut mieux que tu ne saches pas. C'est préférable. Mais je vais éclairer ta lanterne un tantinet. Je te dois bien ça.
Elle saisit une bouteille qui traînait à ses pieds et but goulûment directement au goulot. Une fois sa soif étanchée, elle s'essuya la bouche d'un revers de main.
— Un Tisserand c'est un mort qui a des facultés très particulières. Habituellement, les morts référents ont plutôt une action de contrôle sur leur Vivant : ils prennent des notes, observent, et ça s'arrête là. Un Tisserand peut réellement aider son Vivant à se sublimer, à devenir la meilleure version de lui-même, à le guider dans les obstacles, à traverser les difficultés. Le Tisserand tissera pour son Vivant des liens si forts qu'ils transcenderont la vie et la mort.
Elle cracha derrière elle dans un geste si naturel que Thomas n'en fut même pas étonné.
— Auparavant, je te parle d'un temps très ancien, le monde des morts fourmillait de Tisserands. C'était la norme. Mais le Grand Dévoreur les a éradiqués.
D'habitude si enjouée, son visage devint grave.
— S'il savait qu'il y en a un qui a repris du service...
Je sentis une panique visqueuse envahir l'intérieur de mon corps. Ma flamme intérieure tremblota, comme soufflée par un vent glacial. Anselme remua dans son sommeil, dérangé dans son repos.
— Mais pourquoi ? Pourquoi ne laisse-t-il pas les Tisserands accomplir leur mission ?
Elle se passa la main sur le visage, semblant chasser un mauvais souvenir.
— Il est le contraire de l’esprit des Tisserands. Sa volonté est d’anéantir tout espoir, toute avancée, toute progression. Il est le noir, la peur et la stagnation. Son objectif est de tuer les Vivants pendant leur existence, d’éteindre toute lueur de joie, de les faire trébucher dans leurs travers, de les focaliser sur l’aigreur, la rancœur et l’oubli de leur nature d’êtres humains.
J’avais cet état d’esprit de mon vivant. Vivant, mais mort. Tournant mécaniquement dans une existence morne. Une autre question me venait maintenant, une question à laquelle, au fond de moi, je ne voulais pas connaître la réponse.
— Comment le Grand Dévoreur a-t-il éradiqué les Tisserands ? Les mots avaient eu du mal à franchir la barrière de ma bouche. Honorine me regarda fixement, prit un moment pour réfléchir.
— Il les a éparpillés. Dispersés. Il leur a insufflé la désolation et le découragement. Un poison qui, peu à peu, leur a fait perdre toute envie, toute foi. Il les a flétris comme des feuilles sèches. Les a broyés dans le creuset de la désespérance. À la fin, les Tisserands se sont évaporés, digérés par une souffrance inouïe.
Je m’aperçus que je tremblais, malgré la tiédeur de l’air. Une pointe acide poussa en moi, une petite voix qui me disait : « Renonce. Tu n’es pas à la hauteur. »
— Allons, allons ! Haut les cœurs ! Il faut d’abord qu’il te trouve. Et si tu remplis complètement ta mission avec Anselme, il ne pourra plus rien contre toi. Une sorte d’immunité.
Honorine avait les mots pour insuffler du courage, même dans les situations les plus problématiques. J’étais en sécurité sur ce bateau. J’avais la certitude qu’elle m’apporterait son aide, le cas échéant. Une bouffée de reconnaissance jaillit de moi, se transforma en un mot.
— Merci.
— Pas de quoi ! me lança-t-elle avec un clin d’œil.
Ce n’est qu’à cet instant que je me rendis compte que le trajet de retour vers le port s’était considérablement allongé. Nous devrions être rentrés depuis très longtemps. La distance n’était pas si grande.
— Où allons-nous ?
— Ah, eh bien quand même, il t’en a fallu du temps pour te rendre compte qu’on ne rentrait pas !
Elle était hilare.
— On se dirige vers une île. Une île qui ne se trouve sur aucune carte. J’avais de toute façon prévu d’y aller. Tu y trouveras d’autres réponses, d’autres routes.
J'étais perplexe. Ce qui m'importait, c'était de réaliser ma mission auprès d'Anselme, qui, loin de mes interrogations et préoccupations, ronflait sous le ciel sans lune.
Honorine parla d'une voix douce et réconfortante, une voix que je n'avais jamais entendue depuis que je la connaissais.
— Thomas, n’aie pas peur. Je suis une Passeuse.

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