chapitre 8

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Anselme

Le soleil se levait. Boule jaune dans le ciel. Il ne faisait pas encore cligner les yeux. C'était un soleil tout neuf pour un matin renaissant. Accoudé au bastingage, je distinguais au loin les frondaisons vertes d'une île lointaine. Le bateau mettait le cap droit dessus.

Je ne sais pas si c'est la douceur du matin ou la mélancolie encore latente en moi qui fit jaillir un souvenir que je croyais disparu. Depuis quand avais-je oublié de vivre ? Cette question n'amenait aucune réponse. Ma vie ronronnait, ou plutôt crissait jour après jour, depuis... depuis que mon cœur s'était brisé. Depuis ce moment où l'amour de ma vie a éte détruite.

Louise... Ma chère Louise. Je n'avais pas prononcé son nom depuis bientôt 20 ans. Mais ce matin, sur ce bateau, avec ce spectre et ses fils d'or, ce nom me remontait au cœur.

Nous avions le même âge, les mêmes rêves. Nous nous étions rencontrés au conservatoire, elle apprenait le violon, moi la clarinette. Elle est arrivée en cours d'année. La première fois que je l'ai vue, j'ai eu l'impression que le soleil était entré à l'intérieur. Blonde, des yeux intensément bleus, un sourire magique et un rire désarmant. 

Elle parlait trop fort. 

Un monde de guimauve et de partage s'ouvrait devant nous. Un monde simple où tout semblait possible.

C'était sans compter sur les crocs-en-jambe que la vie peut faire. Le violon était toute sa vie. Le professeur de musique avait détecté chez elle cette virtuosité innée, cette facilité. Il détecta aussi sa liberté. Il lui proposa des cours particuliers. Chez lui. C'était un prédateur. Il la viola, la tua, et fit disparaître son corps.

Ce fut une dévastation. Ma vie explosa. Il fut arrêté. Jugé. Mais rien ne put soigner la déchirure de mon cœur. J'aurais dû la protéger. Je n'ai rien fait.

J'ai abandonné la clarinette. Trop de souvenirs m'y ramenaient. C'était insupportable. J'étais mort à l'intérieur. Plus rien n'avait de goût. Je vivais par procuration. Parce qu'il le fallait et que j'étais trop lâche pour me suicider.

Mais depuis cette rencontre. Depuis que Thomas et la petite dame étaient montés dans mon bus, je sentais naître au fond de moi comme une petite flamme. Bien frêle encore, bien fragile, mais brillante.

Cette parenthèse, ce trou noir quand je marchais sur la route, ce froid glacial qui m’avait aspiré dans une léthargie cotonneuse, m’avait permis de retourner à la source de ma vie. À l’essentiel. Et quand j’ai senti la peur de Thomas, dans l’eau, elle m’a permis de me reconstituer. Je suis pareil, mais en devenir. Je ressens enfin que c’est possible. J’ignore quoi. Je le ressens.

Tout à mes pensées passéistes, je ne m’aperçus pas que le bateau avait commencé sa manœuvre d’approche. Un petit ponton de bois, usé par le sel et les embruns, s’élançait au-dessus de l’eau. Un peu plus loin, une plage de sable et quelques cabanes de pêcheur colorées.

Avec une dextérité liée à son habitude ou à la magie, je l’ignorais, Honorine lança une corde qui s’attacha d’elle-même autour d’un poteau. Les fils d’or dansaient autour des mains de Thomas, brillant dans le soleil. 

Ils étaient restés en retrait, respectant mon monologue intérieur. Nous formions une équipe atypique, mais qui fonctionnait.

Honorine finissait d’amarrer le bateau le long du ponton. Tout était désert. Juste le bruit des vagues qui venaient mourir sur le sable blond.

— C’est une île déserte ?

— Non, pas du tout. Il y a des habitants ici. Ils sont un peu particuliers, évidemment.

Elle sauta sur le ponton, se retourna en écartant les bras :

— Bienvenue sur l’île aux Spectres !

Une pointe de trouille me piqua le dos.

— Mais tu es sûre que les vivants sont les bienvenus ici ?

— Mais oui, ne t’inquiète pas, tant que tu es avec Thomas, tout va bien pour toi. C’est un peu ton ambassadeur.

C’est vrai que la présence de Thomas était rassurante. Ils étaient tous les deux descendus et m’attendaient sur le ponton. Je décidai de les rejoindre. Le contact de mes pieds sur un sol solide me fit tanguer un instant. Je respirai profondément et le malaise disparut.

— Bon, comme je disais à Thomas, je devais de toute façon venir sur cette île. Vous, ça va vous permettre de vous mettre à l’abri quelque temps. Quoique vous n’êtes à l’abri nulle part.

Je n’aimais pas du tout la fin de sa phrase. 

— Je ne te lâcherai pas, m’assura Thomas, faisant danser ses fils d’or autour de moi.

— Alors, ce que je propose, continua Honorine, c’est que nous allions ensemble au village. Là-bas, vous pourrez vous restaurer, surtout toi ! Je connais un petit restaurant tenu par un spectre tout à fait correct. Il a tout compris : il fait la cuisine pour les visiteurs vivants. Je peux t’assurer qu’il fait son beurre !

La proposition m’enchanta. Je rêvais d’un café et d’un plat consistant.

— Très bien, c’est parfait pour moi.

— Mais attention, chuchota-t-elle. Sur le chemin, ne réponds à aucune sollicitation. L’île est remplie de spectres sans Vivant. Leur temps est compté. À tout moment, ils peuvent être effacés. Ils n’ont rien à perdre. Ils vont vouloir te voler. 

Devant ma mine anxieuse, elle éclata de rire !

— Mais ça n’arrivera pas, tu es entre de bonnes mains.

Je ne pouvais que faire confiance.

Nous nous étions engagés sur un petit chemin sableux bordé d’arbustes épineux.

— Il y a aussi d’autres vivants ici ?

— Oui, oui, bien sûr. Ils seront avec leur Référent. Ce n’est pas du tout le même rapport qu’entre toi et Thomas. Plus distant. Plus en observation. Enfin bref, tu connais.

— Je pourrais leur parler ?

Elle s’était arrêtée et me dévisageait comme si j’avais du noir sur le nez.

— Pour leur dire quoi ? Tu n’es pas en vacances.

Devant l’évidence de cette réalité, je ne pipai mot. Je devais d’abord réapprendre à vivre. Avec moi-même. Être réconcilié avec cette partie de moi dévastée. La reconstruire. J’étais sur ce chemin. J’avançais de mon mieux. L’image de Louise s’afficha dans ma tête. C’était difficile d’avancer sans elle. Il le faut pourtant.

Nous marchâmes en silence. Au détour d’une courbe, quatre spectres nous barraient le chemin. Chacun avait une cape d’une couleur différente. Il leur manquait à l’un une main, à l’autre un pied.

Celui en orange tendit un unique doigt transparent vers moi et dit d’une voix caillouteuse :
— Je te veux !

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