chapitre 9

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Aussitôt, ils se jetèrent sur Anselme. J'avais anticipé son mouvement. Je m'interposai.

— Tu n'auras rien du tout. Ma voix, déterminée, claqua tel un fouet. Je sentais monter en moi une rage contenue. Ça suffit maintenant, les empêcheurs d'avancer ! Derrière moi, Honorine faisait face également. Campée sur ses jambes, prête à bondir. Anselme s'était assis, les mains sur le visage.

Un flottement s'installa dans le camp des spectres. Ils se regardèrent, un peu désarçonnés. Celui en orange avait reculé. Son teint grisâtre jurait avec la couleur flamboyante de sa tenue. Il tenta de négocier.

— On est au bout du rouleau. Si on ne récupère pas un Vivant, nous allons tomber dans les limbes. Ça sera notre fin.

Il chouinait. Et tout en pleurnichant, les quatre avaient entamé un mouvement d'encerclement.

Ils étaient quatre. Nous trois. Enfin deux et demi si on comptait Anselme recroquevillé derrière moi. Je ne ressentais aucune peur. Ma mission était claire : protéger Anselme.

Ces spectres étaient fort mal en point. Les quelques pas qu'ils firent suffirent à faire tomber leur enveloppe spectrale en lambeaux. C'était trop tard pour eux. Les limbes les accueillirent pour l'éternité. Il ne resta d'eux que leurs capes colorées qui faisaient des taches joyeuses sur le sable blanc.

J'éprouvais une pointe de tristesse. Ils étaient semblables à moi. Nous n'étions pas frères, mais assurément de la même espèce.

— Ils sont morts ? Anselme avait retiré les mains de son visage. Des traînées plus claires sur ses joues. Il avait pleuré.

— Ils sont dans les limbes. La voix d'Honorine sonnait comme une éloge funèbre. Ils sont dans le monde de la non-existence. Plus que morts. Complètement anéantis. Jusqu'à la moindre parcelle, la plus petite partie d'eux-mêmes. Plus personne ne se souviendra d'eux. Ils n'ont jamais existé et n'existeront plus jamais. Pour l'éternité.

Je frissonnai malgré moi. Ce n'était pas un futur très réjouissant. Je devais tout faire pour que ce genre de fin ne m'arrive pas.

— Mais c'est à cause de moi ? Anselme semblait sincèrement triste de la disparition des spectres.

— La culpabilité n'a pas sa place ici, expliqua Honorine. Si ils t'avaient pris, tu serais devenu comme eux. Elle fit un tas avec les capes. Ce ne sont plus des Référents. Leurs pouvoirs se sont délités. Ils ont failli dans leur mission. C'était inéluctable. Pas de  regrets possibles.

Nous reprîmes notre chemin. Sans un mot. Anselme marchait en baissant la tête, encombré de pensées troublantes. Je faisais danser mes fils d'or au-dessus de lui. Tant que je le pourrais, je prendrais soin de lui. Cette responsabilité me donnait une direction, une mission dans laquelle je me sentais de mieux en mieux.

Honorine ouvrait la marche, l'œil aux aguets. Le chemin peu à peu s'élargissait. Nous avions croisé plusieurs embranchements. Elle savait où elle allait. Nous avions de la chance de l'avoir dans notre équipe.

Le ciel au-dessus de nous, d'un bleu profond, était parfois strié d'un vol d'oiseaux se dirigeant vers un endroit inconnu. Les buissons touffus bordant le chemin foisonnaient de pépiements et de frottements de petits animaux qui fuyaient à notre approche.

Au détour d'une énième courbe , le village apparut au fond d'une petite vallée. Je distinguais au loin les toits des maisons et la rue principale.

Honorine se retourna vers moi et, dans un grand sourire :

— Voici Valombre, nous allons pouvoir enfin manger. Je pourrai avaler un chaudron, tellement j'ai faim !

Moi qui n'aurais plus jamais faim, cette perspective de restauration me laissait indifférent. C'était toutefois plaisant de ne plus ressentir ces besoins du corps, ça me laissait toute latitude pour observer, l'esprit clair, ce qui se passait autour de moi.

Nous pénétrâmes dans les faubourgs du village. La rue principale commençait là. De chaque côté, des boutiques et des maisons bordaient l'avenue. Une multitude de personnages, spectres et vivants, se côtoyaient comme si leur promiscuité coulait de source. Des spectres de toutes époques déambulaient, reconnaissables à leurs costumes. Là, une comtesse du XVIIIᵉ siècle à la robe froufroutante et portant une perruque compliquée ; là, un monsieur à la barbe soignée, en redingote et chapeau haut de forme. Je ne repérai pas, dans cette foule bigarrée de spectres, de porteur de cape de Référent. Peut-être qu'ici le port de la cape n'était pas nécessaire. Au fur et à mesure que nous avancions, le brouhaha des conversations augmentait. J'entendais aussi très distinctement, le bruit d'un marteau cognant du métal. et une vendeuse de poisson vantant la fraicheur de sa marchandise. Aucune odeur ne montait à mes narines. J'échappais à cela.

Anselme tournait la tête en tout sens, manifestement surpris de ce qu'il découvrait. Honorine fendait la foule, guidée par sa faim, elle filait droit devant elle. Nous la suivions du mieux que nous pouvions.

Enfin, elle s'arrêta devant  une auberge. A l'extérieur, des tables garnies de plats fumants et de flacons où dansaient un liquide rouge, étaient toutes occupées par des convives semblant passer un excellent moment. 

Je levai la tête et aperçus une grande enseigne : Au petit cochon de lait.

— C'est là ! précisa-t-elle en s'engouffrant dans l'établissement.

Le contraste à l'intérieur était surprenant. Le calme et la pénombre régnaient. Un silence feutré s'élevait, parfois contredit par un tintement de fourchette. La salle, basse de plafond, s'étalait étrangement. Des tables à perte de vue de chaque côté et, au loin, un bar en acajou, illuminé de dizaines de bougies, faisant briller les bouteilles et les verres en un chatoiement multicolore. À l'autre bout, une immense cheminée où suintait un cochon embroché donnait à l'ensemble une atmosphère particulière. Un cuisinier à la toque immense et au tablier immaculé arrosait consciencieusement la bête qui frémissait en grésillant sous la chaleur des flammes. Un serveur en tenue et liteau sur le bras vint à la rencontre d'Honorine.

— Bienvenue, Madame, veuillez me suivre, je vais vous accompagner à votre table.

Honorine nous fit un clin d'œil. Nous suivîmes cet étrange serveur qui louvoyait entre les tables pour enfin s'arrêter devant une table dressée.

— Je vous en prie.

Nous nous assîmes en faisant crisser les chaises. Des menus apparurent instantanément devant nous. Honorine s'y plongea goulûment, sa tête disparut derrière l'épais document. Je ne voyais que ses mains.

Anselme fit de même. Quant à moi, j'observais autour de moi. Heureusement, car je fus le seul à voir que tout le monde avait cessé de manger et nous regardait d'un air sinistre. Même le cuisinier s'était arrêté d'arroser le rôti et nous fixait avec insistance.

Derrière le bar, le garçon s'était figé, les mains encore occupées à essuyer un verre. La menace devint plus précise quand la porte qui menait à l'extérieur se ferma violemment.

Ce bruit aurait dû faire sursauter Honorine et Anselme. Mais ils restèrent absorbés dans leur lecture. Je saisis le haut du menu pour attirer l'attention d'Honorine. Ses yeux étaient fixes, hallucinés. Les personnes qui nous regardaient s'étaient toutes levées, sans aucun bruit. Elles se dirigeaient inexorablement vers notre table, nous encerclant. Anselme ne bougeait plus, envasé dans un rêve éveillé. Le silence était insupportable et rajoutait à l'angoisse qui serrait ma gorge. Dans quel traquenard nous nous étions fourrés ?

Quand toutes les bougies s'éteignirent et que l'obscurité fut absolue, l'espoir en moi disparut également.

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