chapitre 11

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Le serveur qui nous avait placés posa une énorme assiette devant Honorine. Elle joignit les mains, les battit comme si elle avait gagné à un concours. Un long sifflement sortit de sa bouche.

— Je vais me régaler, annonça-t-elle. Elle saisit son couteau et sa fourchette. Ainsi armée, elle attaqua la montagne de viande et de choux qui s'élevait devant elle.

Anselme, la tête tournée vers le plat fumant, laissait échapper un filet de bave sans s'en apercevoir. Mais bientôt, sa commande arriva également. Un quart de cochon de lait et sa purée de châtaigne. Avec son jus, évidemment.

Quant à moi, de les voir heureux de manger me suffisait amplement. Non seulement je n'avais aucune sensation de faim, mais je ne percevais aucun regret de cette occupation de vivant.

Honorine se servit une grande rasade de vin rouge, puis l'avala d'un trait.

— Aaah, ça fait du bien, nom de nom ! La montagne de nourriture avait sensiblement diminué sous les coups de fourchette incessants de l'ogresse. Sans nul doute, elle allait gagner cette bataille. J'en profitai pour aborder le sujet qui me tracassait.

— Dis-moi, Honorine, est-ce que tu sais si c'est possible pour les spectres de percevoir des odeurs ?

Un morceau de chou accroché à sa lèvre finit par tomber dans son assiette.

— Eh non. Vous, les spectres, n'avez plus aucune sensation. Des cinq sens, il ne vous reste plus que l'ouïe et la vue. Le goût et l'odorat sont éteints. Quant au toucher, ça dépend. Dans certains cas, il peut revenir, mais c'est aléatoire. Elle rôta, les lèvres luisantes de graisse.

Je restai songeur un moment. Anselme mangeait avec un bel entrain. Il prenait un réel plaisir à son repas, reprenant des couleurs sur ses joues habituellement ternes.

Honorine posa soudain l'os qu'elle s'appliquait à ronger méthodiquement.

— Ah si, ça me revient. Les spectres peuvent sentir des odeurs seulement si le Grand Dévoreur est dans les parages. Dans ce cas, c'est possible. Mais souvent c'est ce qu'ils sentent pour la dernière fois.

Devant ma mine déconfite, Honorine demanda :

— On dirait que tu as senti quelque chose, n'est-ce pas ?

Je me reculai au fond de ma chaise. Je n'étais pas disposé à raconter la vision qui m'était apparue tout à l'heure.

— Je ne comprends pas, que veut le Grand Dévoreur ? C'est quoi son projet ?

Honorine vida entièrement son verre et prit le temps de s'essuyer la bouche d'un revers de manche avant de répondre.

— Je te l'ai déjà dit, il tue l'espoir, emmène le noir à l'intérieur des vivants. Il est le contraire des Tisserands. Il en était un avant.

J'eus l'impression d'une douche glacée sur moi.

— Honorine, il faut vraiment que tu me dises ce que tu sais à propos du Grand Dévoreur. Il est sur cette île ? Il me cherche ? Pourquoi a-t-il éradiqué tous les Tisserands ? Que s'est-il passé pour lui ?

Je la bombardais de questions. Elle me regardait en plissant les yeux, encaissant stoïquement mes demandes angoissées.

— Chaque chose en son temps, petit impatient. Je vous ai amenés sur cette île pour que tu rencontres Isidore. Lui sera à même de répondre à tes questions. Je ne suis qu'une passeuse, ce n'est pas mon rôle de t'éclairer sur ces sujets.

Anselme, que j'avais complètement oublié, en avait profité pour se lever de table. Il se tenait devant un petit orchestre, composé de deux violons et d'un violoncelle. Les musiciens, un homme et deux femmes, jouaient un air mélancolique à la mélodie entêtante. Il semblait absorbé par la musique et ne quittait pas des yeux une des violonistes.

Je posai mes mains sur la table.

— Qui est-ce, Isidore ? Quand pourrai-je le rencontrer ?

Honorine, à l'aide d'un cure-dent, ôtait avec précision les reliefs de viande coincés entre ses canines.

— C'est l'équivalent du maire de la ville. Il connaît beaucoup de choses. Il saura te rassurer. Ou pas. Nous pouvons aller le voir dès maintenant si tu veux. Mais je n'ai pas encore eu mon dessert.

Je ne pouvais qu'attendre qu'Honorine finisse son repas. Elle était extrêmement énervante.

Je reportai mon attention sur Anselme. Il avait joint ses mains, dans un moment d'émotion intense. Des larmes qu'il n'essuyait pas coulaient sur ses joues et tombaient sur le sol. Je ne pouvais pas le laisser seul. J'envoyai mes fils d'or vers lui. Manifestement, il vivait un moment qui le ramenait dans son passé. Je ressentais sa tristesse à travers les fils. Je tissai au-dessus de lui, sans y penser, une couverture légère et chaude. Elle tomba délicatement sur ses épaules, lui apporta le réconfort que sa vie demandait. Il tourna la tête vers moi et ses yeux m'envoyèrent un éclat de reconnaissance. Il eut un petit sourire et son corps se détendit. Il écoutait les musiciens, vivant la musique avec son corps, buvant goulûment les notes rapides des instruments avec son âme. 

Ma mission prenait de l'ampleur. Je savais à présent comment apaiser la tristesse d'Anselme. Comment réchauffer sa mélancolie et sa peine. J'aimais profondément cet échange, ce soutien. Je me sentais utile et à ma place.

Honorine avait de la crème sur le menton. Le gâteau qu'elle venait de dévorer en était recouvert.

— C'était bon ? lui demandai-je pour la forme.

— Un arc-en-ciel de bonheur gustatif ! J'ai rarement mangé une pâtisserie aussi savoureuse. Je suis pleine comme un œuf. Si je me lève, je roule ! Elle fut prise d'un fou rire qui fit tressaillir son corps sur sa chaise.

Anselme nous avait rejoints, complètement détendu, les yeux brillants.

— Cette musique, c'est un enchantement.

— Oui, elle a eu l'air d'avoir un effet particulier sur toi. Ça va mieux à présent ?

— Merci pour la couverture. Je sais maintenant que c'est important d'aller de l'avant. Je dois laisser mes fantômes s'en aller. C'est essentiel.

Ragaillardi par ses mots, je me levai pour le serrer dans mes bras. Dans le mouvement que je fis, le papier dans ma poche tomba au sol.

Honorine s'en aperçut. Elle le ramassa, le lut. Ses sourcils se levèrent.

— Thomas, regarde ça. Elle me tendit la feuille de papier.

Sur la feuille, écrite à l'encre noire, une simple phrase.

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