chapitre 12
Qui m'avait mis ce papier dans la poche ? Je ne m'étais aperçu de rien. Cette bibliothèque des trépassés ne m'inspirait pas. Ça sentait le piège à plein nez. Honorine avait réglé les repas. D'une façon très particulière. Elle avait sorti de sa poche une bourse emplie de petits cailloux colorés. Elle en avait posé trois violets et un jaune sur la table. Le serveur, en les voyant, fit une telle courbette que je crus qu'il allait se cogner le front sur le sol. Puis nous étions sortis du restaurant. La rue bruyante et foisonnante de vie nous accueillit. Le contraste était saisissant.
— Bien sûr que nous allons y aller, confirma Honorine. C'est un endroit neutre. Une bibliothèque un peu spéciale, il est vrai. Mais on ne risque rien à y aller. Tu apprendras sûrement des choses utiles pour toi et pour Anselme. Ce que je trouve étrange, ajouta-t-elle en se grattant la tête, c'est qu'on te propose de t'y rendre de cette façon. Elle jeta un regard autour d'elle. Restons méfiants tout de même.
— Moi, je ne veux pas y aller, déclara Anselme. On pourrait prendre un peu le temps. On est toujours à chercher ou comprendre des choses. La vie, ce n'est pas que ça. Ça peut faire du bien aussi de prendre le temps de ne rien faire.
C'était surprenant qu'Anselme se rebelle. Habituellement, il était assez placide et ne remettait pas en cause ce que nous lui proposions. Je jetai un regard vers Honorine.
— Très bien, que veux-tu faire ?
Il eut un petit sourire.
— Tout à l'heure, quand j'écoutais les musiciens dans le restaurant, j'ai échangé quelques mots avec la violoniste. Elle a tout de suite vu que j'étais sensible à la musique. Je lui ai dit que je l'attendrais. Que j'avais besoin de lui parler. Qu'elle me rappelait quelqu'un que j'ai beaucoup aimé. Il écarta les bras. Eh bien, croyez-le ou non, elle a accepté de me rencontrer après son concert. Alors votre bibliothèque des trépassés, ça attendra.
Je sentis monter en moi de la fierté pour cet homme qui enfin affirmait ses choix. Qui préférait la rencontre et l'échange plutôt que le mystère.
— Elle t'a dit à quelle heure elle finissait ? demandai-je d'une voix douce.
— Elle ne devrait plus tarder. Elle ne jouait que pendant l'heure du repas.
Il regarda autour de lui et avisa la terrasse d'un estaminet où quelques tables somnolaient sous le soleil de l'après-midi. Il désigna le lieu du doigt.
— Je vais l'attendre là, au soleil.
Honorine s'avança vers moi et mit sa main sur mon épaule.
— Je crois qu'on peut le laisser. Il ne risque rien ici, en pleine ville. Nous ne serons pas longs. La bibliothèque n'est qu'à quelques minutes à pied.
J'hésitai. C'était la première fois que je mettrais autant de distance entre mon Vivant et moi.
— Et s'il lui arrive quelque chose ? On ne la connaît pas, cette violoniste. D'ailleurs, c'est un spectre ou une vivante ?
— Tu ne l'as pas remarquée ? s'étonna Honorine. C'est un spectre. Quand des vivants ont des capacités artistiques exceptionnelles, on les autorise à continuer après. C'est le cas pour elle. Je ne suis pas trop au fait des musiciens célèbres, mais celle-là l'était sans aucun doute.
Anselme, sans s'occuper de nous, était parti s'asseoir.
— Et puis tu es toujours connecté à lui avec tes fils d'or, peu importe la distance qui vous sépare.
Je me laissai convaincre par la logique des arguments d'Honorine. Je comprenais également le désir d'Anselme de se reconnecter à la vie, même si son souhait actuel était de dialoguer avec un spectre.
— Bon, d'accord, laissons-le avec son rendez-vous musical et allons à cette bibliothèque.
Je fis un petit signe à Anselme, qui me le rendit visiblement heureux. J'ajustai ma cape et suivis Honorine.
Nous tournâmes assez rapidement dans une petite ruelle. Les maisons à plusieurs étages aux façades grisatres qui la bordaient avaient les volets fermés, comme abandonnés. Un ruisseau d'eau fangeuse murmurait entre les pavés. Je me demandais qui pouvait habiter là. C'était sinistre. Le soleil ne rentrait pas et un brouillard blanchâtre stagnait sous les porches.
— Qui peut bien aimer vivre ici ?
Honorine se retourna.
— Tu sais, les habitations sont rares sur l'île. Ceux qui veulent y vivre ne font pas la fine bouche. Certains ont un goût prononcé pour l'ombre. Ils détestent le soleil. On traverse leur quartier. On les appelle les Noirauds. Ce sont des spectres qui ont renoncé à la lumière. Ils sont inoffensifs. Sauf la nuit.On dit que certains auraient des accointances avec les Effaceurs. Mais bon, tu sais, les rumeurs…
J'avais hâte de sortir de cette ruelle. Il faisait jour, et tant mieux. Je n'osai imaginer l'ambiance de cet endroit quand la nuit est tombée.
— C'est encore loin ? soufflai-je.
— Non, non, on arrive bientôt, t'inquiète.
En effet, nous arrivions au bout. Nous débouchâmes sur un boulevard animé. Sur les trottoirs très larges, Vivants et spectres déambulaient en toute harmonie. Des haut-parleurs sur des candélabres de fer distillaient une musique entraînante. Sur la chaussée, un mélange hétéroclite de véhicules se croisaient en klaxonnant joyeusement. Une petite voiture rouge attira mon attention. Elle ressemblait à celle qui accompagnait mes jeux avant. À la différence que celle-ci était de taille normale. J'aperçus la conductrice quand elle passa devant moi. Je m'arrêtai pour l'observer. Une femme blonde, aux longs cheveux détachés. Des lunettes noires cachaient ses yeux. Cette vision me troubla. J'ignorais pourquoi.
— Eh, le joli cœur, quand tu auras fini de regarder les filles ! Honorine mit fin au charme qui s'était dressé devant moi.
— C'est bon, j'arrive. Je mis les mains dans les poches de ma cape et accélérai pour la rejoindre.
— Voilà, c'est là. Elle désigna un immense bâtiment en pierre blonde surélevé d'une coupole dorée qui étincelait. Une volée de marches en marbre rose cascadait jusqu'à l'immense porte en bois. Des colonnes de pierre supportaient un fronton où il était inscrit, dans une police compliquée : Bibliothèque des Trépassés
La vision de ce bâtiment était époustouflante. Il s’en dégageait une majesté qui n’avait rien à envier à certains monuments antiques. Je ne m’attendais pas du tout à cela.
Un flot ininterrompu de visiteurs entrait et sortait par la large porte. Je me dis qu’Anselme ratait tout de même le coup d’œil.
Nous gravîmes les marches, Honorine sautillait gaiement de l’une à l’autre.
— Tu n’as pas encore vu l’intérieur, tu vas être sur le cul !
— Je veux bien te croire, répondis-je avec enthousiasme.
Nous arrivâmes enfin devant la porte. Nous nous frayâmes un passage parmi la foule qui s’agglutinait devant les box d’admission.
— Il faut qu’on s’inscrive avant de pouvoir rentrer, précisa Honorine.
Nous prîmes une file d’attente au hasard. J’espérais secrètement que ça ne dure pas une éternité, bien que, concrètement, je l’avais devant moi. Après un temps qui, finalement, fut plus court que prévu, nous nous trouvâmes devant le préposé aux inscriptions.
Un petit chapeau violet et des yeux malicieux : Madeleine.

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