chapitre 13

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Anselme

Pour un peu, je me serais cru en vacance. L’air autour de moi en portait la langueur, cette fracture temporelle de l’oisiveté. Cela faisait une éternité que je ne m’étais pas senti aussi détendu. Le café que venait de m’apporter le serveur dégageait une fragrance chaude et veloutée. J’observai le spectacle de la rue en le sirotant. La couverture reposait mollement sur mes épaules. Légère. Thomas avait su réagir quand il le fallait. Il était présent pour moi.

Honorine et lui étaient partis depuis déjà plus de vingt minutes. J’appréciais ce moment avec moi-même, cette réconciliation.

Puis la porte de service sur le côté du restaurant s’ouvrit. D’abord le violoncelliste, ensuite la deuxième violoniste, et enfin elle. Ils discutèrent gaiement quelques secondes avant de se séparer. L’un partit à droite, l’autre à gauche. Louise resta devant moi, à me regarder avec ce petit sourire que j’aimais tant. Le vent malicieux lui soulevait la mèche blonde qui retombait sur son front. Je m’étais levé de ma chaise, stupéfait par sa prestance. Déjà, tout à l’heure, de l’avoir reconnue dans la pénombre, j’en étais resté bouche bée. Elle glissa vers moi. Je l’attendais depuis si longtemps. Nous nous prîmes les mains, envahis par des émotions qui dépassaient l’entendement. Ses yeux pétillaient. J’étais sur un nuage.

Nous finîmes par nous asseoir. Mon café avait refroidi. Ça n’avait aucune importance. Elle était assise en face de moi.

— Louise…Les mots ne sortaient pas de ma gorge.

— Anselme. Quelle surprise. Jamais je n’aurais pu imaginer te revoir. Surtout ici. Sur cette île.

— C’est une longue histoire… Je te la raconterai plus tard.

— Oui, nous aurons bien le temps.

Ses mains longues et fines de musicienne, légèrement transparentes, avaient les ongles soignés, rehaussés de vernis carmin qui, lorsqu’elle les bougeait, faisaient naître des bébés coquelicots dans les airs.

— Comment as-tu pu te débarrasser de ton référent ? En général, ils ne lâchent jamais leurs vivants d’un seul pas.

— D’abord, j’ai délibérément choisi de ne pas révéler que je t’avais retrouvée. Je voulais garder cette découverte pour moi. Je leur en parlerai plus tard. Et puis nous sommes connectés avec Thomas. Il n’est pas un référent ordinaire, c’est un Tisserand. Regarde la belle couverture qu’il m’a tissée tout à l’heure.

Louise eut un petit mouvement de surprise en entendant le mot de Tisserand, et une ombre fugace traversa son visage un instant.

— En effet, elle est magnifique. Son sourire était revenu.

Un millier de questions se bousculaient dans ma tête. Une surtout surnageait parmi les autres.

— Que s’est-il vraiment passé ? Est-ce que tu as des souvenirs de ce qui t’est arrivé ?

Elle changea de position sur sa chaise, croisa ses jambes recouvertes d’une longue jupe, pencha son visage vers le mien.

— Je n’ai absolument aucun souvenir. Je veux dire, du moment de ma mort. Je sais que je ne suis plus vivante. Ça fait vingt ans que je le sais. En revanche, dans mon dernier souvenir de vivante, je me vois jouer du violon chez le maître de musique, celui qui nous donnait des cours au conservatoire. Et aussi, je me souviens de toi, de nous, des bons moments.

Un horrible choix se présentait à moi : soit lui révéler les circonstances horribles de sa mort, soit ne rien dévoiler et continuer à porter ce fardeau seul. Elle continua de parler.

— À vrai dire, je n’ai absolument pas besoin de connaître les circonstances. C’est du passé pour moi. Ça ne changera rien à ma situation actuelle.

Une vague fraîche de soulagement envahit mon corps. Les choses resteraient ainsi.

— Que s’est-il passé depuis que tu es… ici ? Tu es restée semblable aux souvenirs que j’ai de toi. Tu n’as pas vieilli, ni changé, un peu plus transparente toutefois.

Elle eut un petit rire cristallin qui chamboula mon cœur.

— Oui, le temps glisse sur moi. Le rêve de toutes les femmes. Avant d’être sur cette île, j’ai eu un moment entre deux. Je flottais dans un univers translucide. Le temps s’était arrêté. Je ne ressentais plus aucune sensation, ni douleur ni émotion. Comme une graine flottant sur l’eau.

Son visage était devenu grave, comme si l’évocation de ces souvenirs la ramenait à un moment qu’elle aurait préféré occulter.

— J’ignore combien de temps j’ai flotté. J’ai ouvert les yeux sur une plage, et quelqu’un m’a accueillie.

— Un Référent, comme pour moi ?

Un sourire sibyllin naquit sur ses lèvres.

— Non, pas du tout. Pas un Référent… Mais toi ? Comment as-tu vécu ces vingt années ?

La journée touchait à sa fin. Le soleil déclinait lentement, les ombres s’allongeaient et une fraîcheur soudaine envahissait l’air.

— Oh, moi, ce n’est pas important. Disons que j’ai vécu avec ton absence à porter. Maintenant tu es devant moi, et tout devient plus léger.

— Ton Référent ne devrait pas revenir avant la nuit ? C’est dangereux d’être dehors après le coucher du soleil.

Je sentais dans sa voix une touche d’inquiétude.

— Oui, il ne devait pas partir si longtemps. Je ne comprends pas pourquoi il n’est pas encore là.

Je me rendais compte que je me sentais démuni sans Thomas à mes côtés. J’avais encore besoin de lui. Mais Louise pourrait me guider, elle aussi.

— Tu n’as qu’à venir avec moi, proposa-t-elle simplement. J’habite tout près. Tu seras à l’abri pour la nuit.

J’hésitai une seconde. La proposition m’enchantait. Je ne voulais pas la quitter. Thomas me retrouverait avec ses pouvoirs.

— Ça serait merveilleux. Je te suis.

Je posai quelques grains de sable multicolores qu’Honorine m’avait donnés sur la table pour payer mon café. Nous voilà partis. Je n’osai pas lui prendre la main, et elle ne me la tendit pas. Je marchais à ses côtés. L’obscurité s’était installée un peu trop rapidement pendant que nous avancions.

Nous tournâmes dans une ruelle étroite. L’odeur rance qui s’en dégageait n’incitait pas à continuer, pourtant Louise s’y était engouffrée. Les façades grises des maisons firent monter en moi une bouffée d’angoisse, que je chassai. J’étais avec Louise. Mon amoureuse. Que pouvait-il m’arriver de mal ?

Un volet s’ouvrit, claquant contre le mur. Je sursautai malgré moi.

— C’est encore loin ?

Elle se retourna. Son visage était devenu noir. Sa robe également. Seuls ses yeux, désormais rouges, brillaient dans l’obscurité. Le grincement aigu d’une porte que l’on ouvre me vrilla les tympans.

— Nous sommes arrivés, Anselme, dit-elle d’une voix rocailleuse.

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