chapitre 14

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Je n’en croyais pas mes yeux : Madeleine était là, assise derrière ce comptoir, avec ce même sourire malicieux qu’elle avait quand elle m’avait accueilli.

— Ferme ta bouche, mon petit, une mouche risque d’y rentrer.

Je refermai ma bouche pour la rouvrir aussitôt, passablement en colère.

— Où étiez-vous passée ? J’ai sifflé quand l’Effaceur a attaqué Anselme, aucune réponse n’est venue. J’étais tout seul !

Les gens qui attendaient leur tour derrière nous penchaient la tête pour regarder, intrigués. Honorine se pencha vers moi.

— Ne crie pas si fort, tu vas attirer la police de l’île. Ils ne sont pas commodes.

Madeleine tapotait sur le cuir du bureau, semblant rythmer une musique imaginaire.

— Je vais tout t’expliquer tout à l’heure. Pour le moment, souhaitez-vous vous inscrire pour entrer dans la bibliothèque ?

— C’est quand même inadmissible de devoir attendre encore ! J’étais furieux.

— Oui, bien sûr, confirma Honorine.

— Voilà vos fiches, dit elle en nous tendant deux cartons, remplissez-les avec soin et donnez-les au préposé qui se trouve devant la grande porte.

Nous laissâmes nos places aux personnes suivantes. J’étais toujours sous l’emprise de la colère due à l’incompréhension de cet abandon soudain par la première personne à qui j’avais accordé ma confiance dans ce monde nouveau et plein de surprises.

— Tu peux remplir ta fiche en écrivant avec ta pensée, précisa Honorine, c’est pratique, pas besoin de stylo.

— Tu peux le faire comme ça, toi aussi ?

Elle sortit un stylo de sa poche.

— Non, ça je ne sais pas faire, dit-elle en commençant à remplir le petit formulaire.

Quant à moi, en deux secondes ce fut fait. La pensée allait beaucoup plus rapidement que l'encre. Cependant, devant la rubrique « fonction », j’eus un moment d’hésitation, ou peut-être d’intuition, et je notai simplement : Référent. J’ignorais où allaient ensuite ces fiches, devant quel regard inquisiteur ; je préférai ne pas divulguer ma qualité de Tisserand.

— Tu as mis quoi pour la durée de la visite ? demandai-je à Honorine.

— Attends, je n’en suis pas encore là, répondit-elle. Elle hésita quelques instants. Tu n’as qu’à mettre deux heures, ça ira, je pense.

Très bien, pensai-je, ça nous laissera le temps de retrouver Anselme avant la tombée de la nuit.

Une fois ces formalités accomplies, nous nous dirigeâmes vers la grande porte, où deux personnages en costumes gris et casquette blanche saisirent les fiches et les déposèrent dans une urne devant eux. Ils ne souriaient pas et semblaient s’ennuyer profondément.

Nous allâmes passer la porte quand j’entendis derrière moi une voix que je reconnaissais bien.

— Attendez-moi, je viens avec vous !

Madeleine trottinait pour nous rejoindre en tenant son petit chapeau avec sa main.

— Alors tu vas enfin avoir des explications, supposa Honorine.

— J’espère bien, maugréai-je.

Dès la large porte franchie, j’oubliai tous mes griefs envers Madeleine. La magnificence des lieux était époustouflante. Mes yeux, levés vers le plafond, découvrirent la verrière de la rotonde, qui illuminait d’une lumière douce le bois des rayonnages. Des rayonnages qui montaient incroyablement haut. Des livres par millions. Les tranches des ouvrages, de différentes couleurs, formaient de loin une peinture abstraite aux délicieuses nuances où l’esprit se perdait.

La pièce, immense comme un hall de gare, s’étendait si loin que je n’en distinguais pas le fond. Des tables revêtues de maroquin de cuir et ornées d’une petite lampe à l’abat-jour de tissu vert invitaient les lecteurs d’une façon douce et raffinée. D’ailleurs, beaucoup de tables étaient occupées par des spectres et des vivants qui compulsaient d’épais ouvrages, le visage marqué d’un plaisir et d’un intérêt sincère. Certains, enfoncés dans des fauteuils pour lesquels le mot « confortable » aurait pu être inventé, étaient plongés dans leur lecture si profondément que rien ne semblait pouvoir les en sortir.

Le sol, un délicat assemblage de bois blond, donnait à l’ensemble une quiétude chaleureuse, propice à l’introspection. Je glissai dessus, le nez en l’air, complètement sous le charme du lieu.

Le froufrou des centaines de pages que l’on tournait produisait un son qui caressait l’âme aussi délicatement qu’une musique divine.

— C’est magnifique, balbutiai-je.

Honorine, les yeux brillants, confirma :

— Tu as vu, je ne t’ai pas menti ! J’ai beau y venir souvent, c’est toujours aussi beau. Je ne m’en lasse pas.

— Et puis il y a tous les livres que tu veux ici, compléta Madeleine.

Je l’avais oubliée. Je me tournai vers elle, bien décidé à connaître les raisons de sa défection, mais avant même que je prononce un seul mot, elle me souffla :

— Je ne t’ai pas abandonné. Ça faisait partie de ta formation, d’ailleurs tu t’en es parfaitement sorti. Si j’étais restée avec toi, tu n’aurais pas pu développer les capacités que tu avais à l’intérieur de toi. Tu n’aurais rien développé, alors que là, regarde les progrès que tu as faits. Observe comment Anselme a évolué dans son brouillard. Sa lumière, c’est toi.

— C’est quand même un peu abusé, rajouta Honorine avec sa franchise brute. Quand je l’ai rencontré, on aurait dit un lapin de six semaines, il ne connaissait rien à rien.

— Parfois, sauter dans le grand bain est parfait pour apprendre à nager, affirma Madeleine.

— Bon, bon, n’en parlons plus. De toute façon, le passé ne reviendra pas, conclus-je.

Je regardai autour de moi.

— Que fait-on ici ? Est-ce que vous le savez ? C’est vous qui m’avez mis le mot dans la poche au restaurant ?

Madeleine me regarda avec des yeux ronds.

— Non, ce n’est pas moi. En revanche, je savais que tu allais venir ici un jour ou l’autre. C’est un lieu incontournable quand on est sur cette île.

— Ah oui ? Qu’est-ce que cette bibliothèque a de spécial, mis à part qu’elle est extraordinairement belle ?

Madeleine s’approcha de moi, me prit la manche et murmura :

— Chaque livre raconte l’histoire de la vie d’une personne qui a vécu. C’est raconté comme un roman, mais tout est vrai, dans les moindres détails. Ce qui fait que c’est le lieu de compilation de toutes les vies qui ont existé depuis que la vie humaine existe sur Terre.

Devant ma mine stupéfaite, elle rajouta :

— Et tous les ouvrages sont en libre accès. En plus, il y a une section spéciale où tu peux lire les histoires des personnes encore vivantes : leur vie s’écrit en continu, au fur et à mesure. Tu peux lire en direct le déroulement de leur existence. Pour un Référent, c’est essentiel pour accompagner les vivants.

Submergé par ces informations, je cherchai un fauteuil qui m’accueillit avec le moelleux d’un nuage.

— Je t’avais dit que tu serais sur le cul, se moqua Honorine.

Je ne pus profiter plus longtemps de la plénitude que m’offrait le fauteuil. Je me redressai même d’un bond. Un hurlement, comme une sirène assourdissante, rugissait à l’intérieur de mon crâne.

Anselme. La connexion avec lui était coupée. Tout était devenu noir.

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