Chapitre 15

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Anselme

Mon cœur battait dans ma poitrine comme s'il voulait en sortir. Dans quel pétrin m'étais-je fourré, de mon plein gré en plus ? J'entendais derrière moi des bruits visqueux qui se déplaçaient dans le noir. Devant la porte ouverte que me désignait ce qu'avait été Louise, je renâclais tel un cheval avant d'entrer dans la salle d'abattage. C'était sans issue. J'étais pris au piège. Une tristesse immense m'envahit. Je venais à peine de retrouver celle que j'aimais, celle qui hantait mes nuits depuis tant d'années, que déjà le rêve s'étiolait, que la réalité devenait monstrueuse. Un poids immense se posa sur mes épaules et, dans une résignation infinie, je franchis le seuil de la maison.

La porte claqua derrière moi comme un couvercle de tombeau. Où était Thomas ?

Le vestibule, bas de plafond, sombre, était éclairé seulement par deux candélabres d'argent. Les bougies aux flammes soufreuses allongeaient mon ombre sur le carrelage gris. Louise n'avait encore rien dit. Je n'osais pas me retourner. Je sentais son souffle bien trop chaud sur ma nuque.

Mon regard s'accrocha aux murs, où des visages, encadrés de moulures dorées, me fixaient. Des visages sévères de personnages d'une autre époque. Une vieille machine à coudre, adossée contre le mur, prenait la poussière. Pourtant, son aiguille d'acier brillait d'un éclat maléfique.

Je risquai un regard derrière moi.

— Ne te retourne pas, avance droit devant toi, m'ordonna-t-elle. Je ne reconnaissais pas sa voix. Elle ressemblait au bruit, plein de cailloux, d'un torrent.

J'avais cependant besoin de savoir pourquoi elle m'avait tendu ce piège, ce qu'elle attendait de moi.

— Que se passe-t-il ? Que veux-tu ?

— Tu le sauras bien assez tôt. Avance.

J'ignorais pourquoi j'obéissais servilement. Une force mystérieuse m'obligeait à accepter. Ou peut-être était-ce l'odeur d'encens, lourde et entêtante, qui régnait ici. Je ne me sentais pas maître de mes mouvements, semblable à une marionnette. Mais qui tenait les fils ?

Nous débouchâmes dans un vaste salon. Un feu crépitait dans la cheminée, éclairant un canapé en cuir et une table basse où étaient posés une bouteille de verre emplie d'un liquide ambré ainsi que deux verres en cristal. Un peu plus loin, une lourde table supportait un énorme vase où une brassée de roses noires se tenait bien droite.

Sur le manteau de la cheminée, un tableau représentait un homme au visage fier et dur, portant un chapeau noir à large bord. Le maître des lieux ? Quelqu’un que connaissait Louise ? Ces questions restaient sans réponse. J’étais de plus en plus persuadé que ma dernière heure était arrivée. Sinon, pourquoi ce guet-apens ?

— Assieds-toi, me lança sans douceur l’émanation diabolique de mon amour.

Le cuir du canapé m’accueillit sans un bruit. En face de moi, un fauteuil à large dossier et aux accoudoirs en bois rouge se dressait, immense.

Puis il fit son entrée.

Je le sus immédiatement, la température de la pièce baissa de plusieurs degrés, le feu dans la cheminée se rabougrit et même Louise sembla se courber en signe d’allégeance.

Je sentais encore un peu la chaleur bienveillante de la couverture que Thomas m’avait tissée. Sa légèreté sur mes épaules me rassurait.

J’entendis une porte s’ouvrir, puis un glissement mouillé sur le sol. Quelque chose se déplaçait, quelque chose d’infiniment mauvais.

Je fus surpris par le son de sa voix. Douce. Avec des intonations chaudes et suaves.

— Notre invité est parmi nous. Merci, Louise, tu n’as pas démérité.

Elle laissa échapper un soupir de plaisir, qui renforça encore plus ma déception.

— Tu peux nous laisser à présent, continua-t-il de sa voix mielleuse, gluante et sucrée.

— Bien, maître. Je reste à ta disposition aujourd’hui et à jamais.

J’étais incapable de tourner la tête vers lui. Mon cou, verrouillé, m’obligeait à regarder devant moi. Je sentis deux mains sur mes épaules.

— Nous allons avoir une petite conversation tous les deux, conducteur de bus, murmura-t-il.

Je sentis son souffle sur ma nuque. Il était glacial. La pression sur mes épaules se relâcha. Il vint s’asseoir sur le fauteuil en face de moi.

Il ôta son chapeau et je reconnus l’homme du portrait sur la cheminée. Le sourire qui habillait ses lèvres n’avait rien de sympathique. Il dégageait une malice palpable, presque solide. Sa présence distillait une force de désespoir ; elle émanait de lui comme des ondes invisibles et venait me pénétrer, me recouvrir. Je sentais, à l’intérieur de moi, s’écrouler toutes mes certitudes. Ma joie brûlait dans un feu de glace. J’entrais dans un monde de ténèbres, infiniment douloureux. Ma belle et réconfortante couverture avait fondu avec mon espoir. J’étais seul, nu et désespérément faible.

— Voilà ce qui arrive quand on accorde sa confiance à n’importe qui. Tu n’es plus qu’une loque, un résidu, une infime poussière.

Tenaillé par l’infinie douleur qui vrillait toutes les parcelles de mon corps, je réussis à gargouiller 

— Qui êtes-vous ?

Alors il se leva. Il était immense, plus grand que je ne l’aurais imaginé. Sa présence annihilait toute la faible lumière de la pièce. Il écarta les bras et, d’une voix plus forte, plus incisive, martelant chaque mot pour me les faire entrer dans le crâne, il siffla :

Je glisse et je vire, suintant dans les limbes mordorées. Mon royaume est de glace, de feu et de souffrance. Je m’y complais, je m’en délecte. Je suis le créateur de ce qui est noir et sans espoir. Je suis cette larme sur la joue de celui qui s’enfonce dans un océan de solitude, dans un marais fétide où surnagent les regrets. La lumière est bannie, le soleil est froid. Je regarde et la mort enveloppe le corps, l’esprit et toute l’éternité. Je suis l’empereur des causes perdues, des espoirs déçus, des trahisons et de l’injustice. Je suis, dans ton esprit, cette petite voix qui te murmure : à quoi bon ? Qui te persuade que tu n’es qu’un bon à rien, que tu ne le mérites pas… Je tire les fils des destinées, je détricote ce qui a été patiemment construit, je teinte de rouge et de violet les sourires. Je suis le Grand Dévoreur.

Pétrifié, les yeux exorbités, j’eus la conviction que le Mal se tenait devant moi, le mal incarné. Je n’avais aucun moyen de lui résister. Sa force m’absorbait. Je me sentais — c’est horrible — comme digéré par lui.

Il se rassit ; un instant, la pression fut moins forte.

— Tu n’es qu’un instrument, un vulgaire outil dans mes desseins. Je ne veux pas te tuer. Pas tout de suite. J’ai besoin de toi.

Ses yeux se plissèrent.

— Le dernier Tisserand. Sa chute sera délicieuse, je m’en délecte d’avance.

Il se servit un verre du liquide ambré et le vida d’une traite.

Sur la table, les roses noires avaient fané, leurs pétales formant un linceul sur le bois ciré.

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