Chapitre 16
Il n'y avait aucune minute à perdre. Puisque cette bibliothèque disposait de livres racontant la vie des gens en temps réel, il fallait absolument consulter celui d'Anselme.
— Où se trouve le livre d'Anselme ? Comment faire pour le trouver parmi cette masse ? La panique déformait mon visage.
— Je vais te guider, me proposa Madeleine, suis-moi.
— Oui, ça serait bien que vous serviez enfin à quelque chose, précisa Honorine.
J'avais emboîté le pas de Madeleine, qui trottinait étonnamment vite sur ses petites jambes. Elle slalomait entre les visiteurs sans jamais les bousculer. Sans se retourner, elle me lança :
— Son livre est dans la section des vivants. C'est un peu plus loin. Ensuite, ça sera facile.
J'avais du mal à imaginer comment trouver un livre parmi des milliers d'autres pouvait être facile, mais je décidai de lui faire confiance. L'urgence était là, palpitante. Il fallait agir vite, savoir ce qu'il arrivait à cet instant même à Anselme. Je m'en voulais de l'avoir laissé.
Enfin, Madeleine stoppa devant un mur de livres, sans aucune indication particulière.
— Alors, comment on le trouve ? m'impatientai-je.
— Tu as toujours ton sifflet ? me demanda-t-elle.
Je restai interdit. Puis je cherchai fébrilement dans les poches de ma cape. Je finis par le saisir.
— Souffle dedans, préconisa Madeleine, et le livre tombera automatiquement dans tes mains.
— Mais je croyais que c'était pour appeler au secours.
— Souffle dedans, nom de Dieu ! hurla Honorine.
Je positionnai le sifflet entre mes lèvres et soufflai aussi fort que je pus. Le son qui en sortit me fit penser à un bruit de clarinette.
Les lecteurs autour de nous nous regardaient, mécontents d'être dérangés dans leur lecture par ce bruit incongru. Je levai les yeux vers la multitude d'ouvrages serrés les uns contre les autres, parcourant à toute vitesse du regard les rayonnages pour apercevoir celui d'Anselme, qui était censé tomber à cet instant. Je commençais à désespérer.
— Tends tes mains, dit Madeleine. Il faut que tu le reçoives en douceur.
Je m'exécutai, les deux mains bien à plat devant moi.
Et il se posa, léger comme une plume, sur mes paumes.
Je me jetai dans un fauteuil disponible et ouvris frénétiquement le livre. Je feuilletai les pages nerveusement, cherchant le passage où je comprendrais ce qui se passait. Je parcourus rapidement le moment de la rencontre avec Louise, tiquant sur le fait qu'il aurait pu m'en parler, me parler de cette découverte dans le restaurant. Tout était décrit dans les moindres détails, comme une histoire qu'on pouvait lire.
« Nous finîmes par nous asseoir. Mon café avait refroidi. Ça n'avait aucune importance. Elle était assise en face de moi.
— Louise... Les mots ne sortaient pas de ma gorge.
— Anselme. Quelle surprise. Jamais je n'aurais pu imaginer te revoir. Surtout ici. Sur cette île.
— C'est une longue histoire... Je te la raconterai plus tard.
— Oui, nous aurons bien le temps.
Ses mains longues et fines de musicienne, légèrement transparentes, avaient les ongles soignés, rehaussés de vernis carmin qui, lorsqu'elle les bougeait, faisaient naître des bébés coquelicots dans les airs.
— Comment as-tu pu te débarrasser de ton référent ? En général, ils ne lâchent jamais leurs vivants d'un seul pas. »
Évidemment. J'avais été négligent.
Je lus en diagonale le déroulement des événements. Puis je me figeai au passage où Louise devenait noire. La suite, je la lus à toute vitesse. C'était terrible. Le Grand Dévoreur. C'était lui. Un piège. Anselme était tombé dans un piège pour servir d'appât.
« Sur la table, les roses noires avaient fané, leurs pétales formant un linceul sur le bois ciré. »
Ça finissait ainsi. Il n'y avait plus rien après. J'étais pétrifié.
Madeleine et Honorine, derrière moi, avaient lu en même temps. Elles savaient, elles aussi. Nous devions élaborer une stratégie pour délivrer Anselme sans que je sois pris à mon tour. Que pouvait faire concrètement un Tisserand en attaque directe face au Grand Dévoreur ? J’étais incapable de répondre à cette interrogation.
— Y a-t-il un moyen de rejoindre le quartier des Noirauds sans se faire voir ? demandai-je. J’avais l’intuition que, dans cette ville, nos faits et gestes étaient épiés par des yeux malfaisants.
Madeleine prit le temps de s’asseoir. Elle sortit de son sac une petite lingette pour essuyer ses lunettes.
— La nuit est tombée. C’est le moment des ombres. Il est très dangereux de nous aventurer à l’extérieur tant que le soleil ne sera pas levé.
— Alors on va faire la dinette toute la nuit au milieu des livres, c’est ça ? railla Honorine.
— La bibliothèque est un havre. Nous pouvons en effet y rester en sécurité en attendant que le soleil revienne… Cependant, il y a peut-être un autre moyen.
Je sentais l’impatience vibrer à l’intérieur de moi.
— Parlez, Madeleine, nous n’avons plus de temps à perdre.
Elle se pencha vers nous, au point que nos trois têtes se touchaient.
— Ce bâtiment a été construit sur d’anciennes galeries. À l’époque, elles rayonnaient en souterrain sur toute la ville. Une grande partie s’est écroulée, mais il en reste des tronçons que nous pouvons emprunter. Ce n’est pas sans danger, évidemment.
Je jetai un coup d’œil à Honorine.
— Continuez, Madeleine. Admettons que, grâce à ces galeries, nous puissions atteindre l’endroit où est retenu Anselme. Moi, en tant que Tisserand, que vais-je pouvoir faire face au Grand Dévoreur ?
— Tu es le dernier Tisserand, Thomas. Tu possèdes en toi tous les pouvoirs de tes prédécesseurs.Tes pouvoirs sont incommensurables. Pourtant, tu ne le sais pas encore. Face au Grand Dévoreur, ta meilleure arme sera ta faculté à tisser une armure de bienveillance et d’empathie, deux qualités que le Grand Dévoreur ne connaît pas. Cela réside au fond de ton cœur, en latence. Il n’y a que pendant la confrontation que cela se développera. Ton arme, c’est la confiance, absolue. La croyance que tu peux envelopper la pire malice, la transformer en lumière. Tes fils d’or ne servent pas que pour Anselme. Ce sont des fils d’amour pur. Face au Grand Dévoreur, l’amour pur est l’arme ultime.
Les mots de Madeleine éclairaient ce que, au fond, je percevais déjà. Une révélation qui illuminait et montrait le véritable chemin de ma mission dans ce monde. Si le Grand Dévoreur avait été un Tisserand avant, alors cette lumière en lui pouvait ne pas être totalement éteinte. Faible espoir, une flamme de chandelle au milieu des ténèbres.
Je relevai la tête vers Madeleine. J’étais déterminé. Une force s’écoulait à l’intérieur par les fissures multiples de mon barrage interne. Bientôt, tout cela allait exploser, jaillir, se libérer enfin.
— Allons-y. Maintenant.

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