Chapitre 17
Dans la salle du restaurant Au Petit Cochon de Lait, maintenant déserte, le feu dans l’immense foyer rougeoyait en petites braises. Il y avait dans l’air ce mélange d’odeurs caractéristique que l’on peut trouver dans ce genre de salle recevant des clients pour manger. Un mélange de sueur et de chou. Toutes les tables avaient été dressées en prévision du service du lendemain. Quelques bougies encore allumées donnaient des airs fantomatiques et mystérieux. Les têtes d’animaux accrochées au mur semblaient vouloir bondir dans la pièce. Des étincelles lumineuses dansaient, comme libérées, sur le cristal des verres.
Le silence régnait. Pourtant, un bruit s’acharnait à teinter la quiétude du lieu. Un bruit qui venait des cuisines. Une simple porte séparait la salle de l’endroit où les plats fumants étaient préparés par une brigade de cuisiniers, tous aux ordres du chef. À cette heure, il ne devrait plus y avoir personne. Alors peut-être une souris affairée à glaner quelques miettes ?
Au milieu des travées séparant les plans de travail et les fourneaux, des trappes d’évacuation protégées par une grille servaient à éliminer l’eau sale lors des lavages. Et ensuite, les égouts. C’est là-dessous que je me cache depuis toujours. Une fois que tout le monde est parti, je décale la trappe et sors dans la cuisine.
Je suis Marcelin. C’est moi qui ai mis le mot dans la poche du Tisserand, tout à l’heure. Je l’ai fait parce qu’on me l’a demandé. Dans les égouts, il y a tout un tas de gens. Pas toujours agréables, mais je suis celui qui se faufile, et ça peut rendre des services.
Il y avait une telle turbulence pendant le service du midi, tout à l’heure, une telle frénésie… Tout le monde était concentré sur sa tâche : qui grillait une échine, qui tranchait un poireau, qui ajustait l’assaisonnement d’une sauce, que je pus sortir complètement incognito. Invisible dans la foule, transparent aux regards. C’est pratique. Je me glisse, me rapetisse, me courbe, silencieux et précis. Puis je repars dans mon trou.
Maintenant, quand tout est désert, c’est plus facile. Il faut bien que je me nourrisse. Ici, il y a un choix infini. Je suis un Vivant, j’ai ce genre de besoins.
Pourtant, le bout de viande que je mâchonne avec les trois chicots qu’il me reste a un drôle de goût. La viande est délicieuse, ce n’est pas la question, c’est que je suis soucieux. Je me demande si j’ai eu raison d’accepter cette mission. Je ne suis ni pour un camp ni pour l’autre. Je suis pour le plus offrant. Mais celui qui m’a offert cette bourse de cailloux ne voulait du bien à personne. C’était évident. Je fais passer le bout de viande avec une lampée de rouge. Pas mon problème, finalement.
Ma petite taille et mon long nez sont des atouts précieux quand on veut fouiner. Il y a quelque chose qui se trame, c’est certain. Un truc pas clair, pour sûr. Je le sens. Depuis le temps que je tourne dans ces souterrains, je connais la chanson. Et celle-là, je n’en aime pas la mélodie.
Comment s’appelait le gars qui m’a demandé pour le mot ? Hmmm… ça m’échappe… Ah oui, il ne me l’a pas dit, en fait. Très mystérieux. Je n’ai pas vu son visage. Son chapeau faisait de l’ombre. Sa voix était si douce… mais une douceur trop mielleuse, comme un piège pour les mouches.
Bon. C’est fait, de toute façon. Il avait l’air d’y tenir mordicus, à ce que je mette ce papier dans la poche. Il m’a attendu en dessous, juste sous la salle à manger, pour savoir si ça avait été fait. Vu le prix qu’il me donnait, j’aurais pu en mettre cent, des papiers.
Mais je parle tout haut. C’est dangereux, ça. Je ferais mieux de me taire et de retourner dans mon trou. Personne ne doit me voir, personne ne doit savoir.
Je me glisse sous la trappe, la replace avec soin. Le noir m’accueille, réconfortant. Dans le noir, l’invisibilité est totale. Les yeux sont les oreilles, et ça me va bien. L’itinéraire jusqu’à ma cachette, l’endroit où je dors, je le connais par cœur. Pas besoin de voir. J’ai fait ce chemin tant de fois. Ces vieux souterrains sont pleins de recoins, de cachettes propices. Je les connais toutes. Ce que je ne connais pas, ce sont les choses qui y vivent.
Je m’arrête, aux aguets. Un bruit dans le noir ?
Allez, trotte, trotte, vite. Mets-toi en sécurité. La rapidité et le silence sont tes amis. Tes seuls amis.
Je n’aurais pas dû. Pas dû accepter ce marché. Ça ne va pas me porter chance. Oh non.
Je dois me cacher. Vite. Avant qu'il ne m'attrape. Je connais un recoin, là, derrière une pierre descellée. Vite, glisse-toi, cache-toi. Je retiens mon souffle et, dans le noir, j'entends une ombre passer

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