Chapitre 18

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— Mais moi, je ne veux pas y aller ! C'est tout noir là-dedans et ceux qui y vivent ne sont absolument pas recommandables.

Honorine était catégorique.

— On n'a qu'à attendre que le jour revienne, on y verra plus clair, reprit-elle.

Je sentais l'agacement m'envahir.

— Tu disais tout à l'heure qu'on n'allait pas rester à ne rien faire ! Tu as une autre idée ?

Une ombre passa sur son visage. Elle, d'habitude si entreprenante, si volubile, restait coite.

— Tu as peur, n'est-ce pas ? dit Madeleine de sa voix douce.

— Oui, souffla-t-elle. J'y suis déjà allée... c'est terrible.

Je lui pris les mains avec toute la douceur dont je disposais.

— Anselme est en danger, il nous faut agir vite. Nous sommes ensemble, nous sommes trois. Chacun protège l'autre. Nous avons besoin de toi.

Elle regarda autour d'elle, comme si elle cherchait une issue, puis elle finit par baisser la tête.

— D'accord. Je vous accompagne. Mais je vous préviens, ce que nous allons voir en bas ne ressemble à rien de ce que vous connaissez.

La bibliothèque était déserte. La plupart des visiteurs avaient quitté le bâtiment avant que la nuit soit tout à fait tombée. Seulement quelques irréductibles lecteurs, affalés dans les fauteuils, restaient absorbés dans leur livre. Je ne pouvais m'empêcher d'éprouver une pointe de culpabilité pour avoir laissé Anselme seul alors que le jour était si avancé. Je devais à tout prix réparer cette erreur.

— Où se trouve l'entrée de ces souterrains ? Mes yeux allaient d'Honorine à Madeleine, en quête d'une réponse rapide.

Honorine se gratta la tête, soucieuse.

— Moi, quand j'y suis allée, ce n'était pas par la bibliothèque. Donc je ne sais pas.

Nous reportâmes nos regards sur Madeleine.

— Suivez-moi, dit-elle. Je connais le passage.

Nous suivîmes Madeleine, qui filait sur ses petites jambes sur le parquet de bois. Après quelques minutes, elle s'arrêta devant un rayonnage situé dans une alcôve. D'imposantes colonnes soutenaient les tablettes où s'alignaient des centaines de livres à la tranche de cuir. Un panneau indiquait que nous étions dans la section des livres de vie d'explorateurs. C'était logique.

Sur l'une des colonnes, une tête de chat sculptée dans le bois nous regardait, impassible. Madeleine jeta un regard derrière elle pour s'assurer que personne ne nous observait, puis elle tira l'oreille droite du chat de bois.

Un mécanisme se mit en branle. Le mur de livres s'ouvrit, libérant un passage. Nous nous y engouffrâmes. Aussitôt, le mur se referma avec un bruit sec.

— Nous y voilà, annonça Madeleine. Nous sommes dans le sas d’accès aux souterrains. C’est normalement réservé aux services d’entretien, précisa-t-elle en craquant une allumette avec laquelle elle enflamma la mèche d’une bougie.

La clarté qui en émana nous fit découvrir une pièce ronde aux murs lisses. Au centre, un trou circulaire, semblable à l’entrée d’un puits, se détachait distinctement. Un souffle glacé s’en échappait.

Je jetai un œil dans le trou. Ma vision rebondit sur l’obscurité opaque. Un noir d’encre impénétrable.

Madeleine se dirigea vers un petit placard accroché au mur, en sortit trois petites lampes et un rouleau de ficelle blanche.

— Ce sont les agrès des techniciens, on les emprunte. La bougie ne suffira pas, expliqua-t-elle en nous donnant à chacun une lampe. Mais nous pouvons aisément remplacer la ficelle par tes fils d’or, qu’en penses-tu ?

J’actionnai l’interrupteur. Le halo blanc fit briller la structure métallique d’une échelle positionnée au bord du trou. C’est donc par là que nous allions descendre vers l’inconnu.

— Oui, bien sûr, il faut être sûrs de pouvoir retrouver la sortie rapidement.

Honorine ne s’approchait pas de l’échelle. Elle tenait sa lampe comme à regret, et tout son corps envoyait un message qui voulait dire : je veux être ailleurs.

— Je vais descendre en premier, annonçai-je. J’accroche mes fils au premier barreau, ils vous guideront dans la descente. Ce sera plus facile pour vous. Ça va aller, Honorine ?

Elle prit une grande inspiration, puisant au fond d’elle le courage qui lui manquait.

— Oui, ça va aller. Allons-y.

La descente commença. Nous nous enfoncions dans l’obscurité, avec cette sensation d’en être recouverts, un peu comme de la vase. J’ignorais combien de temps il nous faudrait pour atteindre le fond. C’était un détail que j’aurais dû demander à Madeleine. Mais maintenant, dans ce silence oppressant, chaque bruit résonnait comme une alarme. Nos lampes dévoilaient la structure du puits : des briques moussues et gluantes, suintant en fins ruisseaux vers le bas.

Après un temps infini, mes pieds s’enfoncèrent dans une substance molle. Je m’écartai pour laisser de la place à Honorine, puis à Madeleine, qui pataugea bientôt avec nous. Ce n’était pas très reluisant. Nous fusionnâmes les faisceaux de nos lampes dans la même direction, et malgré cette initiative, seuls quelques mètres de galerie furent révélés. Il me sembla apercevoir quelque chose détaler dans la boue noirâtre et se fondre dans les ténèbres. Honorine sursauta.

— Saletés de vermines ! Elles ne m’avaient pas manqué.

— C’était quoi ? demandai-je.

Honorine cracha de dégoût derrière elle.

— Des Mangevases. Elles vivent ici, dans le noir et la boue. Inoffensives, sauf quand elles se sentent en danger. Elles sont craintives. On ne devrait plus en voir.

Je constatai que nous avions de la boue, ou ce qui y ressemblait, jusqu’aux chevilles. Malgré la gravité de la situation, voir Madeleine, si élégante avec ses jolis souliers enfoncés dans la vase, me fit monter un sourire fugace aux lèvres. Elle avait été bien courageuse de descendre avec nous.

— Je suis la seule qui connaisse le chemin d’ici, et ne t’inquiète pas pour mes souliers, j’en ai des quantités d’autres. C’est tout droit pour le moment, suivez-moi.

J’avais oublié qu’elle lisait dans mes pensées. Je n’aimais pas trop cela, finalement. Une impression d’effraction dans mon espace privé.

De la voûte au-dessus de nos têtes pendaient des filaments de mousse imbibés d’eau. De façon aléatoire, des cavités, comme des débuts de tunnels, s’ouvraient sur les côtés, complètement invisibles jusqu’au moment où on les découvrait. Je me disais que si quelqu’un devait nous tendre une embuscade, l’endroit serait parfait. Les clapotis que produisait notre avancée dans l’eau boueuse se répercutaient sur les parois, faisant entendre un gargouillis viscéral extrêmement réaliste.

Nerveuse, Honorine lançait le faisceau de sa lampe derrière elle. Les ténèbres se refermaient sur nous comme un rideau.

— C’est encore loin ? chuchota-t-elle.

Madeleine s’était arrêtée. Le tunnel formait à présent un embranchement. L’un partait sur la droite et l’autre sur la gauche. Elle prit celui de gauche sans répondre. La boue devenait un peu moins épaisse. Nous avancions plus vite.

Puis, pour une raison que j’ignorais, nos trois lampes s’éteignirent d’un coup. Les ténèbres nous écrasèrent de leur oppressante noirceur. Madeleine cria, honorine hurla. Mes fils d'or se ternirent.

Une voix douce, sucrée, pleine de miel envahit le silence.

— Bienvenue dans le noir absolu, mes petits amis.

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