Chapitre 19

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Louise ramassa, à l'aide d'une petite balayette, les pétales des roses étalés sur la table. Elle les déposa avec une délicatesse infinie dans une corbeille d'osier. Ses gestes, empreints de douceur, composaient une symphonie gracieuse et harmonieuse.

Elle se dirigea vers un piano noir, souleva le couvercle, découvrant les touches. Sur le tabouret de bois rouge, elle s'assit délicatement. Ses mains, un instant immobiles, se posèrent sur les touches et les notes naquirent, fragiles, s'envolèrent à travers la pièce comme une myriade de papillons aux ailes diaphanes.

Son visage et ses yeux étaient redevenus normaux. Elle avait l'apparence de la belle et délicate jeune femme qu'Anselme avait connue. La musique prit un peu de vigueur, la mélodie changea de tempo, les notes s'échappaient, pressées, continues, tissant un tableau musical où un paysage se formait : un paysage de campagne avec une rivière en arrière-plan, un champ de blé et des faneuses penchées sur les gerbes. Une petite maison, sur la gauche, dissimulée sous des arbres, avait sa porte ouverte comme une invitation à entrer. Dans le ciel, un vol d'oiseaux se devinait, et quelques nuages blancs et roses flottaient en apesanteur.

Soudain, le ciel s'obscurcit, la pluie se mit à tomber ; les faneuses coururent se mettre à l'abri dans la maison. L'orage gronda ; des éclairs strièrent le ciel, coups de fouet lumineux, violents et fugaces. En un instant, tout changea.

Un petit agneau, sans sa mère, bêlait lamentablement, trempé et abandonné. Le ciel déversait des trombes d'eau sur la terre, crépitant sur les tuiles ; le vent arracha quelques branches ; sur la rivière, des vagues se formèrent, éclaboussant les berges. La musique mourut sous les doigts de Louise en une dernière note mélancolique et pleine de regret.

Elle referma rageusement le couvercle du piano. Se leva et se dirigea vers Anselme, inconscient sur le canapé. Du feu dans la cheminée, éteint depuis longtemps, ne restaient que des cendres grises, pulvérulentes, s'envolant au moindre courant d'air.

Elle le regarda. Intensément. Puis elle murmura :

— La mort nous a séparés, mon bel Anselme. Pour toujours. Cependant, je ne peux me résoudre à te laisser sombrer dans cet océan de désespoir.

Jamais je n’aurais pensé, ni même espéré, que la force de ton amour t’emmènerait un jour sur cette île. La part de moi qui fut la tienne est bouleversée. Toutes les autres parties, je les ai données au Grand Dévoreur. Il m’a accueillie, pauvre graine échouée. Il m’a soignée, rassurée… Il m’a appris tant de choses et m’a permis de grandir dans ce monde.

Anselme remua dans son inconscience. Il poussa un immense soupir. Il tremblait de froid.

Les lambeaux de la belle couverture que Thomas lui avait tissée pendaient lamentablement ; quelques fibres, qui semblaient intactes, scintillaient dans la pénombre.

De ses longs doigts de musicienne, Louise les récolta, un à un, puis se dirigea vers l’antique machine à coudre. Elle jeta un regard contrit vers sa pauvre cueillette. Puis, dans un élan dicté par cet amour pas entièrement consumé, elle saisit une paire de ciseaux d’argent et coupa d’un coup sa belle chevelure. Et, dans une patience infinie, elle mêla ses cheveux aux brins de laine brillants pour reconstituer l’étoffe.

Peu à peu, une nouvelle couverture naquit sous ses doigts. Un mélange d’amour pur et d’amour imparfait, mais réel. Elle la posa sur le corps d’Anselme, qui aussitôt cessa de trembler.

Le mélange des deux fibres transcendait son pouvoir. La chaleur bienveillante, bienfaisante, réchauffait l’âme et le cœur d’Anselme. Le cauchemar obsédant dans lequel il se noyait fit place à un rêve tranquille et doux, le transportant dans un monde tiède et rassurant.

Alors Louise recula pour contempler son œuvre ; un sourire satisfait dansa sur ses lèvres et, dans un geste qui sublimait toute son action, elle saisit son violon et commença à jouer une musique composée par son cœur.

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