Chapitre 20
Ça ne va pas. Pas du tout.
Marcelin avait entrebâillé sa porte, alerté par le bruit. Les floc-floc dans l’eau boueuse, ce n’était pas commun. De la même couleur que son environnement, il était invisible. Et puis c’était son univers, son jardin. Depuis que le bateau qui l’emmenait loin de son pays en guerre avait coulé au large des côtes de cette île étrange. Là où il était né, il n’était pas grand-chose ; ici, il n’était rien. Ça lui allait. Si on n’est rien, alors on n’a pas d’ennuis. Il les voyait. La jeune femme habillée comme un garçon, la dame bien trop élégante pour patauger dans la boue, et puis celui avec la cape. Mais où était l’autre ?
Des pensées en vrille faisaient des loopings dans son cerveau. Il ne savait quoi faire, dans quelle direction aller. Révéler son invisibilité, c’était comme braquer sur lui une lumière aveuglante, le désigner. Et laisser ces trois-là avancer dans les tunnels humides, c’était les abandonner à des rencontres mortelles.
Le temps que ces élucubrations fassent des circonvolutions dans sa tête, la petite troupe était passée. Son œil fut attiré par les fils d’or. Il les trouva merveilleusement beaux. Pas seulement d’une beauté visuelle. Ils résonnaient en lui comme des émotions lointaines. Il eut envie, besoin de les suivre, comme on suit le soleil quand le corps est glacé.
Il se glissa par la fine ouverture de sa porte. Elle ne s’ouvrait jamais en grand. À quoi bon ? Il se faufila derrière eux, laissant une distance raisonnable, les yeux rivés sur les fils qui se déroulaient dans le noir. Il les saisit de ses mains sales aux ongles noirs. Leur contact sur sa peau était doux, un peu tiède, profondément agréable. Il se dit que ce serait agréable d’en avoir pour réchauffer son existence. Il les rassembla pour en faire une pelote d’or.
C’est exactement à ce moment que les trois lampes s’éteignirent et que la voix douceâtre résonna dans le noir.
Marcelin se figea. Il avait reconnu cette voix, elle le hantait depuis le moment où ses oreilles l’avaient perçu. C’était donc pour ça. Celui qui lui avait donné la bourse de cailloux voulait attraper ces trois-là ici, sur son territoire à lui, Marcelin. En même temps que les lampes, les fils d’or s’étaient ternis, comme morts. La boule qu’il tenait dans ses mains et qui devait lui faire du bien dans ses nuits sans lumière ne brillait plus.
Il ne s’était jamais, pendant toute sa longue existence, rebellé face aux événements. Marcelin s’adapte, Marcelin se fond, Marcelin se sert de tout ce qui lui arrive à son avantage. Marcelin est de l’eau qui épouse tous les contenants. Mais là… c’en était trop ! Ce personnage à la voix de miel n’allait pas lui enlever le peu de réconfort qu’il avait pu récolter. Alors il fit quelque chose de complètement incongru. Il recula de quelques pas, tatonna sur la paroi, ouvrit un petit coffret et actionna un disjoncteur. Aussitôt, une clarté intense, flamboyante, inonda de lumière la galerie dans son entier.
Ce qui se passa ensuite échappa à son contrôle. Il n’y eut qu’un seul et long hurlement : celui de l’homme au chapeau. Manifestement, la lumière n’était pas son amie. Aveuglé, il tourna la tête en tous sens à la recherche d’ombre, et sa peau faisait des cloques. Il grondait de rage impuissante. Les trois autres s’étaient rassemblés et le regardaient. Il finit par s’enfuir comme un rat, tourna dans un virage et on ne le vit plus. Seule, une odeur lourde d’encens planait et chatouillait son nez. Il se moucha, et les trois le virent. Il ne pouvait pas s’esquiver. Mais était-ce ce qu’il voulait ? La pelote de fils d’or dans ses mains avait retrouvé son éclat et distillait ce bien-être évanoui de sa vie depuis si longtemps. Il se demandait juste s’il aurait le droit de la garder.
Celui à la cape fit mouvement vers lui, un sourire éclatant sur son visage. Les deux femmes le suivaient de près, elles avaient l’air soulagées.
— Merci, cette lumière est tombée à point nommé. Sans toi, nous étions perdus.
Marcelin avait oublié depuis combien de temps il n’avait pas sorti de mots de sa bouche. Alors, au moment de répondre, sa gorge fit un bruit étrange, comme un évier encombré de saleté accumulée. Il toussa pour nettoyer tout ça.
— C’est chez moi ici. Il se croyait trop chez lui, celui-là, coassa-t-il.
Honorine s’aperçut de ce que le petit homme tenait dans ses mains.
— Tu nous suivais ? Tu nous voulais quoi en fait ? lança-t-elle, soupçonneuse.
Aussitôt, Marcelin se rapetissa, ses yeux roulèrent dans ses orbites ; il allait s’enfuir, démasqué.
Mais la pelote dorée dans ses mains se mit à gonfler. Mue par une énergie propre, elle changea de volume. Thomas observait, en souriant.
— Nous pouvons te faire ce cadeau, nous te sommes redevables.
Les mains de Marcelin étaient toute entières recouvertes par la boule d’or. Son visage en était illuminé. Il paraissait soudain plus jeune, son visage lisse brillait d’une lumière intérieure. Si, à cet instant, il s’était regardé dans un miroir, il se serait trouvé bonne mine.
La dame plus âgée, qui n’avait encore rien dit, s’avança vers lui.
— Merci beaucoup, monsieur Marcelin. Je pense que vous pouvez garder cette pelote. Quant à nous, nous allons continuer notre chemin. Si vous le souhaitez, vous pouvez remettre l’obscurité ou continuer à marcher dans la lumière. C’est votre choix.
Marcelin leva la tête. La lumière était agréable. Pour la première fois. Alors il prit son élan pour dire ce qu’il n’avait jamais dit :
— Vous avez besoin d’aide ?

Annotations
Versions