Chapitre 21

4 minutes de lecture

Ce tunnel n’avait pas de fin. Ils avaient tourné plusieurs fois, pris des embranchements sur la droite puis sur la gauche. Honorine en avait assez de patauger dans cette eau putride. C’était une fille du soleil, du ciel et de l’air frais. Dans ces bas-fonds, son humeur devenait détestable. Elle était morose. Depuis qu’elle avait fait la connaissance de Thomas, c’était la première fois qu’elle ne se sentait pas entièrement à sa place. Elle remettait en question son engagement. Elle serait bien mieux sur son bateau à sentir les embruns fouetter son visage au lieu d’être éclaboussée de matière suspecte et malodorante. Elle était déjà venue ici, en d’autres temps. Elle s’était jurée de ne jamais y revenir. Et pourtant…À l’époque, marcher dans ces souterrains faisait partie de sa formation, d’une épreuve qu’elle devait surmonter pour être validée Passeuse. Elle n’avait pas eu la meilleure note, loin de là. Heureusement, les autres tests avaient permis de révéler chez elle de véritables qualités pour endosser le titre de passeuse. Le souvenir du jour de la cérémonie de remise des diplômes faisait remonter en elle une fierté bien légitime. Tout le monde ne réussissait pas, c’était un honneur, lui avait dit Isidore en lui remettant le parchemin et la médaille qui validaient sa formation.

Être un lien entre le monde des morts et celui des vivants n’est pas une sinécure. Sa mission, pourtant très claire, aider les spectres en difficulté, n’est pas simple. La preuve. Elle donnerait une potée au chou pour respirer de l’air frais.

Eugénie. Sa petite sœur. Ça n’y coupait pas. Dès qu’elle avait un coup de mou, un accroc au moral, le souvenir de sa sœur décédée lui revenait en pleine face. Elle carressa sans y penser dans sa poche le bracelet qui lui avait appartenu. C’était pour elle qu’elle avait voulu faire cette formation de Passeuse, pour pouvoir l’aider, l’accompagner là où elle l’avait laissée, seule. Heureusement, à présent, elle pouvait la voir souvent. Eugénie habitait sur l’île à plein temps, mais ne pouvait jamais la quitter. Au début, Honorine ne la voyait pas. Elle se tenait devant elle. Elle hurlait son prénom. Et Honorine passait au travers, comme quand on passe dans de la brume. Petit à petit, sa sœur se matérialisa, de plus en plus nettement. Elles purent échanger et, après un temps bien trop long, Eugénie la serra dans ses bras. La vague de bonheur qui se déversa sur le cœur d’Honorine la noya de joie. À cause de la raison de sa mort, une noyade, elle eut un référent qui l’isola sur la partie la plus haute de l’île, avec interdiction de descendre jusqu’à la mer. Elle n’était pas prisonnière, mais ça y ressemblait.Mais ça suffit maintenant ; Honorine était venue sur l’île pour la délivrer et l’emmener avec elle loin d’ici. La faire danser sur les vagues, sur son bateau blanc. Dès qu’Anselme serait en sécurité, elle irait chercher Eugénie. Alors oui, ce tunnel était interminable. 

Honorine fermait la marche. Toute à ses pensées, elle ne vit pas un obstacle sous la boue qui avait échappé aux autres. Quand elle s’affala de tout son long dans l’eau froide, le juron qu’elle cria était d’une telle obscénité que la décence ne permet pas de le retranscrire ici.

Thomas l’aida à se relever, en dissimulant avec peine un fou rire naissant.

— Marcelin avait annoncé qu’il fallait faire attention, tu n’as pas entendu ?

Dégoulinante et rouge de rage derrière les traînées noires que la vase laissait sur ses joues, Honorine répondit :

— Si, évidemment, mais j’adore les bains de boue !

Elle s’enlevait avec agacement des grumeaux suspects des cheveux.

— On est bientôt arrivés ? J’en ai marre là !

Marcelin, qui avec les autres faisait cercle autour d’elle, renifla.

— Encore une centaine de mètres. Nous sommes tout proches du quartier des Noirauds.

Honorine grommela quelque chose d’incompréhensible et la petite compagnie se remit en marche. Madeleine en avait profité pour essuyer ses lunettes. Tout le monde avait fait silence.

— Il y a une sortie dans une petite rue. Si elle n’est pas scellée, ça sera très proche de la maison où Anselme est prisonnier.

Thomas hésita :

— Mais il fait nuit noire, on est bien d’accord que c’est dangereux de traîner par ici la nuit ?

— Nous n’avons pas trop d’autre choix, dit Madeleine d’une voix douce.

Honorine, qui avait repris figure humaine, prit part au débat.

— Il y a un truc qui me chiffonne. Par où est parti le Grand Dévoreur ? Est-ce qu’on est sûrs qu’il ne nous attend pas, en terrain connu, pour nous tendre une embuscade ?

— Oui, il faudrait envoyer un éclaireur, proposa Thomas.

Tous les regards convergèrent vers Marcelin, qui, à l’écart, était occupé à extraire de son nez quelque chose avec son doigt. Il releva la tête, surpris.

— Monsieur Marcelin, commença Madeleine, vous êtes tout indiqué pour cette mission de reconnaissance. Je pense que vous vous acquitterez parfaitement de cette tâche.

Marcelin, qui avait perdu l’habitude qu’on lui fasse des compliments, fut un peu déconcerté par la confiance qu’on lui accordait. Malgré sa crainte d’être à découvert, il avait envie d’accepter.

— Admettons que je sois d'accord, que dois-je faire exactement ?

Madeleine, de façon claire et précise, lui expliqua :

— Tout simplement ce que vous savez faire : vous faufiler. Sortir de ces tunnels par le passage que vous nous avez indiqué, vous rendre furtivement jusqu’à la maison, observer, et dès que vous avez visualisé Anselme et si tout vous semble assez sécuritaire, revenir nous prévenir et nous y emmener.

Un long sifflement sortit d’entre les trois dents du petit homme :

— Rien que ça !

Une petite lueur amusée, teintée de fierté, brilla dans ses yeux.

— C’est bon, je vais le faire. Attendez-moi là.

— Soyez très prudent, conseilla Thomas.

Marcelin grimpa un à un les barreaux de l’échelle qui menait à la sortie. Il souleva doucement le couvercle, jeta un œil perçant, puis glissa entièrement à l’extérieur.

Ils ignoraient combien de temps l’attente allait durer. Honorine retourna à ses pensées, Madeleine fouilla dans son sac à la recherche d’un objet égaré. Thomas, les yeux dans le vague, cherchait dans l’univers un signe qu’Anselme allait bien. Il avait beau chercher, il ne trouva rien.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire eric Jordi ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0