Chapitre 22
Isidore, après une réflexion intense, finit par avancer la main et bougea son fou. Il menaçait la tour blanche de son adversaire. Il avait le déroulement de la suite de la partie très précisément dans la tête. Il allait gagner, faire mat en trois coups. De l'autre côté de l'échiquier, Eugénie avait plissé son front en proie à une cogitation extrême. Elle n'avait que 8 ans, et les aurait pour l'éternité, mais les échecs, ce jeu millénaire, la fascinaient. Elle avait les blancs, et ce qui aurait dû être un avantage se retournait contre elle. Mais elle n’avait pas dit son dernier mot. D’un mouvement désinvolte, elle avança d’une case un de ses pions. C’était la parade idéale. La suite fut une suite de coups désespérés de la part d’Isidore, qui transpirait à grosses gouttes. De chassée, elle devint chasseuse. Le roi noir était battu, elle avait gagné.
Isidore contemplait l’échiquier, comme s’il y avait encore quelque chose à faire pour sauver son roi. Mais la messe était dite. C’était fini.
— Bravo Eugénie, c’était brillant. Je suis époustouflé. Tu as une belle maîtrise du jeu, et cette fulgurance à la fin… un coup de maître.
Les yeux d’Eugénie brillaient de fierté. Elle adorait gagner aux échecs et dans tous les autres domaines. Elle adorait les compliments également. Ceux-là lui allaient droit au cœur.
— Merci, ce fut une belle partie. Tu es un adversaire coriace.
Isidore était surtout un vieil homme. Un Vivant encore un peu sur cette terre. Il portait ce jour-là une toge bleu marine qui rehaussait l’éclat de ses yeux gris, qui avaient vu tant de choses. C’était un homme bon. Il s’acquittait du mieux qu’il pouvait de sa charge de maire de Valombre. Il était chargé également de l’éducation des jeunes spectres. Eugénie était son élève.
Il avait également les fonctions de formateur principal pour les apprentis Passeurs. Avant d’être établi ici, il avait dans sa jeunesse été prêtre, spécialisé dans les exorcismes et la communication avec les morts. Des démons lui avaient promis, en susurrant des choses fantastiques, de le détourner de sa mission. Il n'avait jamais cédé. Cela lui conférait une autorité certaine dans ce domaine. Il avait eu connaissance, complètement par hasard, de l’existence de cette île. Lors d'une séance de spiritisme, un défunt lui en avait parlé. Il l’avait cherchée inlassablement pendant des années et avait fini par la trouver. Ses compétences et son envie de transmettre l’avaient conduit naturellement aux postes qu’il occupait aujourd’hui.
Son seul problème était le Grand Dévoreur.
Il était une anomalie dans le déroulement de sa mission. Le fait qu’il ait éradiqué les spectres Tisserands était un réel souci. Cela modifiait le bon déroulement et l’harmonie de l’organisation des suivis des Vivants. Tant de personnes sur cette terre avaient besoin de Tisserands. Malheureusement, ils étaient devenus aussi rares que de l’eau dans le désert. Il ne restait plus que Thomas.
Eugénie regardait par la fenêtre. De là où elle se trouvait, elle pouvait voir la mer, les mouettes qui plongeaient pour attraper un poisson malchanceux. La maison était sur une hauteur, une petite colline qui dominait la baie. La vue était magnifique.
— Isidore, quand est-ce que je pourrai partir, commencer ma mission avec un Vivant ?
Il prit le temps de replacer les pièces sur l’échiquier avant de répondre.
— Tu n’as pas fini ton apprentissage. Il te faut encore un peu de temps. Tu le sais bien.
La fillette soupira.
— C’est long quand même.
— Eh bien justement, c’est l’heure de la classe. File donc rejoindre tes camarades. Aujourd’hui, le cours portera sur la façon de réagir quand un Vivant est en pleine dépression. C’est important de bien connaître les techniques pour lui donner envie de voir le jour d’après.
Eugénie ramassa son cartable qu’elle avait posé dans un coin et se dirigea vers la porte. Elle se retourna, les yeux pleins d’espoir.
— On pourra aller voir la mer après ?
Le cœur d’Isidore se serra. Il s’approcha de la petite spectre.
— Tu ne peux pas t’en approcher. C’est dangereux pour toi. Nous en avons déjà parlé. Si une goutte d’eau te touche, tu te perdras dans les limbes ; je ne pourrai plus rien pour toi, ni moi ni personne. Allez, va, ton professeur t’attend.
Résignée, elle franchit la porte.
Un peu las, Isidore se dirigea vers son bureau. Il avait quelques démarches administratives à accomplir. Cette douleur en bas de son dos le faisait souffrir de plus en plus. Il avait encore tant de choses à faire avant… de partir. Il ferait de son mieux. Comme à son habitude.
Il ne put s’empêcher de contempler le ciel. Cette pureté azuréenne le transportait. Il ignorait où il irait après. Ce n’était pas lui qui déciderait. Il n’était pas impatient. Un peu curieux tout de même. Il savait que, quand le moment serait venu, il ferait son possible pour accompagner les Vivants qui lui seraient confiés. En attendant, il devait parler à Thomas afin de trouver ensemble une solution acceptable pour freiner l’expansion du Grand Dévoreur. Il savait qu’il recrutait des spectres. Ceux qui échouaient sur la plage. Ceux qui avaient eu une mort abominable. Il ne savait pas combien il en avait formés. Mais cette malfaisance pouvait briser le fragile équilibre de cette île. Si c’était lui, le spectre noir qui contaminait les spectres de cet endroit, alors le désespoir se déverserait partout. Un déversement immonde, la fin de la lumière.
La lumière était si belle. Il devait à tout prix la preserver.

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