CHAPITRE 23
Marcelin se fondait dans la nuit. Il marchait dans l’ombre des murs, devenant lui-même cette noirceur indécelable, cette partie du monde qu’on ne voyait plus. Son corps terne absorbait la lumière, le rendant invisible. Parfois, il s’arrêtait, levait le nez, humait une odeur fugace et repartait le dos courbé. Ses pas ne produisaient aucun bruit, il glissait sur le sol avec un chuintement qu’on pouvait prendre pour un souffle de vent. Le ciel d’un noir d’encre était son allié. Ce n’était pas la lumière diffuse des milliers d’étoiles qui le gênait dans sa progression discrète. Il aimait l’obscurité, parce qu’elle le dissimulait et aussi parce que ce manteau de ténèbres cachait les choses qu’il ne voulait pas voir. La lumière rendait réel. L’obscurité mettait le doute. Et le doute, on pouvait le transformer, le déformer, le rendre plus supportable. Marcelin n’aimait pas la réalité. Il vivait dans un monde caché. Peint en noir.
Pour le moment, la voie était libre. Aucun danger. Ce quartier des Noirauds lui ressemblait. Cependant, il préférait infiniment rester terré au fond de ses souterrains. Pourquoi ? Parce qu’en bas, le noir était à la demande. Ici, le jour finissait toujours par arriver, avec cette clarté aveuglante, cette lumière qui définissait tout dans ses moindres détails. Insupportable. Encore quelques mètres et il y serait. Il connaissait parfaitement l’emplacement de la maison. La nuit, dans ce quartier, les volets sont ouverts. Des mains blêmes les referment aux premières lueurs du jour. Il pourrait glisser un œil à l’intérieur pour espionner. Personne ne pouvait le surprendre.
Une chauve-souris lui frôla le haut du crâne. Il sursauta. Il ne l’avait pas entendue venir. Il devait rester vigilant. Tous ses sens en alerte. C’était le royaume des êtres malfaisants. Les Effaceurs rodaient, à la recherche de Vivants à effacer, de vies à aspirer. Malgré que Marcelin ne se considère pas comme un Vivant à part entière, le contact avec la boule d’or dans les souterrains avait rehaussé son désir de vivre encore un peu. Il sentait son cœur battre. Il ne l’entendait plus depuis des années.
Voici la maison. Il s’approche d’une fenêtre, regarde fiévreusement à l’intérieur. D’abord, il ne distingue rien. Puis une mélodie lui chatouille les oreilles. Un rythme lent. Du violon. Infiniment triste. Cette musique vient de derrière la fenêtre. Son souffle sur la vitre forme de la buée. Il l’essuie d’un revers de manche. À présent, il voit mieux. Tout au fond de la pièce, il aperçoit une forme allongée sur un canapé. Debout devant elle, une femme de dos, tenant un violon et faisant courir l’archet sur les cordes. Cette musique serre son cœur, extrayant une substance qu’il pensait enfouie à tout jamais. Cette musique parle d’amour. D’amour et de regret. Son visage s’inonde de larmes.
Il redevient le petit garçon. Celui qui dormait dans les bras de sa mère. Il y a si longtemps. Les mains agrippées à la fenêtre, Marcelin buvait la musique de toute son âme. Il la sentait circuler dans son corps, éclairant tous les endroits sombres à l’intérieur de lui. Cette transfusion lumineuse allumait un à un tous les recoins perdus.
Tout disparut autour de lui. Complètement absorbé par la musique et les formidables sensations qu’il ressentait, il oublia de rester vigilant. Hypnotisé, il n’entendit pas le frolement poisseux. Des yeux rouges, au milieu de la nuit, scintillaient d’une lueur mauvaise. Une forme semblant être la nuit elle-même louvoyait vers lui. Le contraste entre Marcelin, qui devenait peu à peu un être de lumière, et l’être sombre qui, en bavant et découvrant des dents jaunes, allongeait ses bras décharnés au-dessus du petit homme, était saisissant.
Mais la musique s’arrêta dans un murmure. Le charme tomba. La réalité reprit ses droits. Son rôle, sa prudence. Marcelin ressentit un chatouillement derrière son oreille et, dans un mouvement instinctif, il se jeta au sol. La créature referma ses bras osseux sur du vide.
L’Effaceur poussa un cri de rage. Profitant de la surprise, Marcelin déguerpit dans le noir aussi vite que ses jambes le permirent. Mais il était écrit que la lumière n’est pas toujours bonne pour la vie. Parfois, le sombre nous sauve. Marcelin brillait dans le noir. Aussi visible qu’une comète dans le ciel. Alors, quand les trois Effaceurs le rattrapèrent, quand ils plongèrent leurs crocs acérés dans sa chair, il mit sa main sur son cœur et le sourire qui se dessina sur ses lèvres minces fut envoyé directement au souvenir de sa mère.
Dans les tunnels sous la terre, Thomas, Madeleine et Honorine levèrent tous la tête en même temps. Une petite luciole brillante dansait devant eux. Une petite luciole avec le visage de Marcelin.

Annotations
Versions