CHAPITRE 24
La porte s'ouvrit. Elle laissa rentrer un peu du noir de la nuit. Louise s'arrêta de jouer, et tourna la tête vers le souffle d'air qui rampait dans la pièce. Il était revenu.
Sa cape maculée de boue pendait le long de son corps. Il avait l'air furieux. Des cloques rougeâtres constellaient son visage et ses yeux lançaient des étincelles crépitantes de méchanceté. Il se précipita vers Louise, immobile près d'Anselme endormi.
Sans même prononcer un mot, il la saisit par le cou. Louise lançait des regards terrorisés autour d'elle. Il appuya d'une main ferme pour la faire fléchir. Les articulations de la jeune spectre plièrent et elle se retrouva à genoux devant lui, soumise sous la force immense de son maître.
Quand il constata qu'elle avait coupé ses cheveux, son visage devint cramoisi. Puis il posa ses yeux furibonds sur la couverture qui recouvrait le corps d'Anselme. Alors il se déchaîna. D'un geste ample, il balança le corps éthéré de Louise contre le mur, qu'elle percuta avec une violence inouïe. Dans le choc, le violon que la jeune fille n'avait pas lâché éclata comme une noix trop sèche. Les cordes pendaient lamentablement, semblables à des boyaux dégoulinant d'un corps éventré.
Louise se releva difficilement. Elle semblait si frêle, si vulnérable devant la force malsaine de l'être qui lui faisait face. L'ombre du Grand Dévoreur la recouvrait entièrement. Les poings serrés, les jambes écartées, les pieds plantés au sol, les forces étaient disproportionnées.
Alors il parla, et sa voix venant du fond des enfers avait cette tessiture grinçante et brûlante à la fois.
— Tu m'as trahi ! Je vais te détruire. Il ne restera plus rien de toi. Pauvre vermine insignifiante, je vais te faire disparaître.
La tête que Louise maintenait baissée vers le sol pour ne pas affronter la brûlure du regard du monstre finit par se redresser. En peu de temps, elle avait accompli une révolution à l'intérieur d'elle. Des sentiments contradictoires se chamaillaient frénétiquement. Elle avait été entièrement soumise au Grand Dévoreur depuis son arrivée sur l'île. Il l'avait protégée, éduquée, comprise. Mais à présent les chevaux impétueux du doute caracolaient dans son esprit. Elle se redressa tout à fait dans une attitude de défi farouche.
— Tu ne peux rien contre moi, annonça-t-elle posément. Tu ne peux rien, car ton pouvoir s'émoussera contre le roc de mes sentiments. Il y a quelque chose de bien plus fort que toi. Et je l'ai retrouvé, je l'ai laissé m'envahir et cette armure invisible qui me recouvre sera ma protection contre ta destruction.
Pendant un instant, le corps du Grand Dévoreur sembla se ratatiner, perdre de son ampleur. Sa voix changea, devint du miel doucereux.
— As-tu déjà oublié tout ce que j'ai fait pour toi ? Pauvre petite graine échouée. Que serais-tu devenue si je ne t'avais pas recueillie, pris soin de toi ?
Il augmenta encore la douceur du son qui sortait de sa bouche. On aurait pu distinguer, dans l'air, des volutes sucrées et collantes tourner autour de Louise pour l'envelopper dans un piège de glue sirupeux.
Un voile passa devant les yeux de Louise. Elle adorait cette voix. Elle lui faisait tellement de bien. Lui donnait tellement confiance en elle.
Profitant du flou qui régnait, il avait fait deux pas vers elle. S'il tendait la main, il pourrait la saisir. Mais ce qui semblait écrit d'avance, cette certitude inéluctable, ne se réalisa pas.
Celui qu'Il avait complètement oublié, tout concentré sur sa proie, avait fini par se réveiller. Il avait ouvert un œil et avait pu jauger de la situation. Sans bruit et toujours recouvert de sa belle couverture, il avait saisi le tisonnier près de la cheminée. Il ignorait complètement si cela suffirait. Mais quitte à mourir, autant mourir en essayant de vivre.Alors, de toutes ses forces, il abattit le morceau de fer sur le dos du prédateur.
Un brin de paille sur un morceau de rocher aurait produit le même effet.
De sa main puissante, le Grand Dévoreur le saisit par le cou. Il commença à serrer. Toute sa stratégie pour attirer Thomas dans un piège en se servant d'Anselme comme appât était remise en cause. Il n'avait plus qu'une idée en tête : tuer.
Mais avant... il allait le faire souffrir. Longtemps.
La couverture dorée avait glissé des épaules d'Anselme. Elle gisait sur le sol en un petit tas pelucheux. Cette couverture reconstituée avec tant d'amour ne réchauffait plus son corps. L'air lui manquait. Dès qu'il commençait à s'évanouir, la poigne d'acier se relâchait pour laisser passer un filet d'oxygène et ainsi faire durer indéfiniment l'agonie. Ses poumons brûlaient, sa gorge écrasée irradiait une douleur immense. Les yeux du tortionnaire lançaient des étincelles de plaisir.
Recroquevillée le long du mur, Louise avait perdu toute sa belle assurance. Le poison de la voix, ses mots doucereux, avait eu raison de sa détermination. Elle avait renoncé. À quoi bon ? Une fois qu'Anselme serait mort, ce serait à son tour. C'était ainsi. C'était fini. L'espoir, bel oiseau d'argent, s'était envolé. Elle aperçut les débris de son instrument gisant dans la poussière. Plus rien ne la retenait à cette existence. Les limbes seraient une délivrance, un réconfort, un repos.
Pourtant... pourtant, une fragile petite flamme tremblait encore. Une infime poussière. Dans les ténèbres les plus noires, plongées dans l'obscurité depuis des millions d'années, une simple allumette suffit à chasser le sombre. Louise se souvint. Louise craqua l'allumette de son amour sur le grattoir de la réalité. La lumière qui en naquit illumina son être. Se propagea comme un feu de broussaille crépitant joyeusement. Elle s'assit dos au mur, rampa sur le sol, saisit la couverture. Anselme râlait. Il fallait faire vite. Elle jaillit, tenant la couverture devant elle. Cette couverture d'or et de cheveux, cette couverture tissée avec de l'amour pur. Elle en recouvrit les épaules du Grand Dévoreur.
Il lâcha aussitôt Anselme, qui tituba en aspirant goulûment l'air qui lui avait si cruellement manqué.
Comme si elle pesait des tonnes sur ses épaules, il plia les jambes et se retrouva à genoux. Son visage semblait être mouvant. Des expressions contradictoires virevoltaient. Ses yeux s'ouvraient et se fermaient : une fois rouges, une fois bleus, une fois dorés. Les bras le long du corps, le buste penché, le poids de la couverture l'immobilisait complètement. Il paraissait vivre un déchaînement de sensations à l'intérieur de lui. Un maelström d'émotions le bombardait. Puis il s'affala sur le sol.
Louise et Anselme se précipitèrent l'un vers l'autre. Leurs corps se rejoignirent, leur étreinte fut intense. Ils s'étaient retrouvés. Enfin.

Annotations
Versions