Chapitre 25

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Le jour renaissait dans le quartier des Noirauds et peu à peu sur tout Valombre et sur toute l’île aux spectres. La nuit avait pris fin et, avec elle, son cortège d’ombres et de terreur. Marcelin ne verrait plus jamais le soleil. Son apparition en luciole dans les souterrains n’avait duré que quelques instants. Sa lumière s’était ternie, puis il était tombé dans les mains de Thomas. Et avant de définitivement s’évaporer, de fondre dans le pays dont on ne revient pas, il avait eu le temps, fidèle compagnon, de faire son rapport.

Maintenant, Thomas, Honorine et Madeleine savaient. Il déposa le pauvre petit corps dans un interstice de la paroi et, en guise d’épitaphe, il dit ces mots :

— Toi qui en si peu de temps es passé de l’ombre à la lumière, prends ton envol dans le ciel immense.

Honorine s’inclina en signe de respect, Madeleine ôta son chapeau, ferma les yeux et psalmodia une prière muette.

— Bon, allons libérer Anselme, lança Honorine. Sortons de ce trou, j’en ai plus que marre de ces souterrains. Je veux retrouver la lumière et l’air pur.

Ils empruntèrent le même chemin que Marcelin quelques heures plus tôt. Un chat qui faisait sa toilette les regarda émerger du trou sans s’arrêter de se lécher la patte. A cette heure matinale, et dans ce quartier, il n’y avait que des chats et eux. Tous les volets des habitations aux  alentours étaient fermés. L’un derrière l’autre, ils se dirigèrent vers la maison. 

Mais Thomas s’arrêta net.

— Je le sens ! cria-t-il. La connexion est rétablie ! Anselme est vivant !

Honorine, qui suivait Thomas, lui rentra dedans. Elle tomba sur les fesses sur le pavé. Dans un mouvement souple, elle se releva en riant.

— C’est une sacrée nom de Dieu de bonne nouvelle, ça !

Madeleine s’approcha de Thomas. Elle ne souriait pas.

— Méfions-nous tout de même. Nous ignorons ce que nous allons trouver là-bas.

Ils reprirent leur marche, déterminés à affronter des choses plus puissantes qu’eux.

Quand ils arrivèrent enfin devant la maison, ils remarquèrent que les volets n’étaient pas fermés.

Thomas se tenait exactement au même endroit que Marcelin. Mais ce qu’il vit était très différent. Anselme et Louise, debout, étroitement enlacés, semblaient figés pour l’éternité. Tous deux avaient les yeux fermés, perdus dans un monde qui leur appartenait.

Quittant son poste d’observation, il se dirigea vers la porte. Elle s’ouvrit sans difficulté. Ils entrèrent tous les trois, jetant des regards inquisiteurs dans toutes les directions.

Dans le salon, où le couple rattrapait le temps perdu, une couverture s’étalait sur le sol.

Anselme ouvrit un œil, puis deux. Il s’écarta de Louise  en la tenant par la main. Ils affichaient tout les deux un sourire radieux.

— Il est parti, annonça Anselme. Avant le lever du jour. Il paraissait très affaibli. Il marchait voûté. Il ne nous a même pas regardés. La couverture que Louise a tissée avec ses cheveux et le reste de tes fils lui a fait surgir des émotions qui l’ont pour le moins désarçonné.

Thomas avait saisi entre ses mains la couverture. Il en appréciait la texture. Les cheveux et les fils d’or formaient un ensemble cohérent et harmonieux. Il la posa, dans un geste bienveillant, sur les épaules d’Anselme et de Louise. Elle leur appartenait pleinement à présent. Elle était le symbole de leur lutte contre la force destructrice et malsaine du Grand Dévoreur, qui était parti à présent, mais qui allait sûrement recouvrer ses forces. C’était une certitude.

Louise, qui n’avait encore rien dit, laissait danser son sourire sur ses lèvres presque roses.

— J’ai retrouvé Anselme, et je me suis retrouvée. Cette confrontation a été salutaire à bien des niveaux. Je sais maintenant ce que je veux : être avec Anselme pour toujours.

Elle le dit avec une telle fraîcheur, une telle assurance qu’il semblait que rien ne pouvait contrecarrer ce vœu. Pourtant, Madeleine, qui se tenait en retrait, ne souriait pas.

— Je te rappelle que tu es un spectre et qu’Anselme est un Vivant. Tu ne peux pas être avec lui. C’est contraire à nos règles. Tu le sais. Spectre et Vivant ne peuvent s’assembler. Jamais.

Honorine s’interposa. Elle se mit devant Madeleine, les mains sur les hanches et les jambes écartées dans une attitude de défi.

— Dis donc, la rabat-joie ! Tu ne peux pas les laisser profiter un peu ? Ils en ont assez enduré de ces règles. Tu n’es pas obligée de briser leurs rêves.

Madeleine n’avait pas retrouvé son sourire. Ses yeux ne pétillaient plus.

— Ça suffit, Passeuse !! Tu n’as pas un mot à dire dans cette affaire ! Je te prie de ne pas t’en mêler, ou il t’en cuira !

Thomas déposait son regard sur l’une et l’autre des protagonistes. Il réfléchissait à toute vitesse. Il ne devait pas laisser la situation s’aggraver. Il sentait qu’il avait un rôle à jouer, mais pour l’instant, il ne savait pas sur quel pied danser. Il n’avait jamais vu Madeleine perdre son sang-froid. Elle s’était jusque-là efforcée de garder une contenance sage en toutes circonstances. Mais là, manifestement, quelque chose avait cédé en elle.

Thomas écarta les bras dans un geste de réconciliation.

— Allons, allons, calmons-nous. Je suis sûr qu’il y a une solution. Et nous allons prendre le temps de l’envisager calmement.

Les deux femmes se défiaient du regard. Aucune des deux ne voulait céder. Anselme et Louise s’étaient rapprochés, comme pour se protéger l’un l’autre. Puis Honorine se détendit.

— Le Tisserand a raison. Il y a sûrement une solution. Parlons-en.

Madeleine tituba soudain, prise d’une faiblesse soudaine. Elle connaissait la solution. Cela ne dura que quelques instants. Quand elle prit la parole, sa voix avait retrouvé son timbre habituel.

— Oui, il y a une solution. Anselme doit mourir.

Une chape de plomb tomba sur toutes les épaules.

Le premier à réagir fut Thomas.

— C’est complètement insensé. Anselme doit retourner à sa vie. Il a pratiquement fini son cheminement dans son évolution dans cette vie.

Honorine mit son index sur sa tempe et le tourna en regardant fixement Madeleine.

— Complètement idiot.

Anselme fit un pas en avant. Sa mine était grave.

— Si par cet acte je peux être à jamais avec Louise, alors je suis d’accord.

Tout le monde le regarda. Il avait parlé.

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