Chapitre 26

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Madeleine

Madeleine a fermé ses yeux. Allongée sur le lit, la mort l’a accueillie dans ses bras glacés. C’était il y a 47 ans. Elle était arrivée au bout de sa vie, au bout de son chemin. Il était temps pour elle d’enfin se reposer. Une vie entière à s’occuper des autres. Infirmière dans un hôpital militaire, elle en avait vu, de la souffrance, épongé des fronts brûlants, accompagné jusqu’au bout, avec son regard clair, des vies qui s’échappaient en petits filets timides, comme une source tarie.

Autour d’elle, ce jour-là, les personnes qui l’aimaient l’entouraient de leur amour. Son mari Édouard, sa fille Hortense et son fils Barnabé. Tous sanglotaient doucement. Mais dans la détresse la plus immense se cache la graine d’une volonté de destruction et d’anéantissement.

Barnabé regardait le corps de sa mère, des larmes pleines les yeux. Il était triste, mais d’une tristesse sourde, rageuse. Il aurait tant voulu profiter encore un peu, encore un instant de la douceur de celle qui lui avait donné la vie. Il partageait avec sa mère un amour inconditionnel, fusionnel. La mort de Madeleine lui arracha le cœur, les tripes, le cerveau et tout son discernement rationnel.

Barnabé, ce jour-là, renonça à tout espoir, toute tendresse, toute lumière. Puisque la fin de ceux qu’on aimait était inéluctable, alors il allait se consacrer au noir, au sombre, et il tuerait la joie chez les autres. Puisque tout avait une fin, un point final, alors il allait être cet outil implacable. Voilà sa mission pour l’éternité.

Dans la chambre d’hôpital, l’air sentait le désinfectant. Un rayon de soleil faisait danser des particules de poussière. Madeleine allait laisser un vide immense. Toute sa vie, elle fut présente et disponible. Pauvre enveloppe gisante, elle était dans cette vie devenue parfaitement inutile.

Madeleine, la spectre, regardait son corps et sa famille. Elle n’éprouvait pas de regret. C’était ainsi. Une suite logique. Elle s’inquiétait cependant pour son fils. Elle le voyait tressaillir, trembler et se transformer. Maintenant, de l’autre côté, elle ne pouvait pas agir. Quand il plongea par la fenêtre, elle ne put le retenir.

Madeleine fut accépté par un accueillant aguerri. Il la forma et elle adopta très rapidement toutes les techniques de ses nouvelles attributions. Pour elle, c’était un peu comme une continuité. Elle continua à s’épanouir dans ce nouveau rôle.

Barnabé échoua sur le sable de l’île. Il sortait de sa graine et continua d’alimenter sa haine, sa fureur, sa noirceur. Il se fit passer pour un spectre fraîchement débarqué et rejoignit une équipe de Tisserands. Il se fondit parmi eux. Et les tua tous un par un. À chaque fois qu’il en envoyait un dans les limbes, il devenait plus puissant. Sa malice grandissait irrémédiablement.

Ce qui était terriblement contradictoire, c’est qu’il ne chercha jamais à retrouver sa mère. Concentré dans ces tâches ignobles, il en avait oublié la genèse.

Pourtant, il y a longtemps, Madeleine avait vu Barnabé tuer le dernier Tisserand. Tout d’abord, elle ne le reconnut pas, tellement il s’était transformé par la haine et la noirceur de son âme. Elle fut effarée devant tant de cruauté. Elle développa un sentiment horrible de culpabilité. C’était son fils. C’est elle qui avait engendré ce monstre.

Elle fut incapable de lui parler. Elle s’enfuit misérablement.

Et aujourd’hui, pour elle, c’était rationnel de proposer qu’Anselme meure pour pouvoir continuer avec Louise. Tellement harmonieux. On évitait ainsi un futur monstre. Un futur Dévoreur d’espoir.

Le sourire de Louise avait disparu. Elle posa sa main sur l’épaule d’Anselme, qui doucement se retourna vers elle.

— Mon bel, mon tendre, il faut que tu vives. Il te faut continuer ton existence jusqu’à son terme naturel. Tu as encore tant de choses à découvrir, tant de limites à franchir. Je ne te serai d’aucun secours. Vis tes instants pleinement. Enrichis-toi d’expériences, de soleil et de l’odeur de l’océan. Je te le promets, à la fin je serai là. Je t’attendrai, mes bras et mon cœur ouverts pour toi.

Des larmes inondèrent le visage d’Anselme. Son corps se courba sous le poids d’une détresse immense.

— À quoi bon continuer sans toi. Ma vie n’est rien. Ma mort sera tout.

C’est à ce moment qu’il se produisit un événement inattendu. Pleinement dans son rôle, Thomas le Tisserand déplia ses fils d’or pour envelopper d’abord la tête d’Anselme, puis ses épaules et enfin son corps en entier. Il lui tissait une armure d’amour pur qui le protégeait des « à quoi bon » destructeurs.

À travers les fils d’or, Anselme avait fermé les yeux et semblait apaisé. La transformation s’opérait, comme dans un cocon. Il allait s’éveiller en papillon, gagner une nouvelle liberté.

Madeleine écarquillait les yeux devant tant de compassion révélée. C’est d’un Tisserand qu’aurait eu besoin son fils… Mais c’était trop tard, bien trop tard.

— Il n’est jamais trop tard, lui souffla Thomas en la regardant fixement.

— Mais… mais tu peux lire dans mes pensées à présent ? balbutia-t-elle.

Il prit un air malicieux.

— On dirait bien, ma bonne Madeleine.

Honorine s’était servi sans façon un verre du liquide ambré qui se trouvait dans la bouteille sur la table près de la cheminée. Elle leva son verre.

— Et yippee ! cria-t-elle joyeusement en vidant d'un trait la liqueur dorée.

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