Chapitre 27

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Eugénie s’appliquait sur son dessin. Elle laissait sortir un petit bout de langue rose, signe chez elle d’une intense concentration. Elle avait un panel de crayons colorés dans lequel elle piochait en fonction de son inspiration. Le paysage qu’elle reproduisait sur la feuille devant elle était celui qu’elle voyait par la fenêtre. D’abord les toits des maisons, puis quelques arbres et enfin la mer et le ciel. Le silence n’était interrompu que par le bruit du crayon sur le papier et d’une mouette tournoyant dans le ciel. Les couleurs du matin étaient magnifiques.

Aujourd’hui, il n’y avait pas classe. Tant mieux, elle pourrait dessiner toute la journée, reproduire encore et encore la couleur changeante de cet océan qui la fascinait tant. Mais qui lui était interdit. Alors elle passa ses petits doigts sur le bleu du dessin et ferma les yeux. Elle s’imagina avec sa grande sœur Honorine courant les mers sur son beau bateau blanc. L’illusion était parfaite, elle sentait presque la fraîcheur des embruns sur son visage.

Honorine. Comme elle lui manquait. Elle devait arriver aujourd'hui, toute son âme l’attendait.

Toute à ses pensées, la petite spectre sursauta quand on frappa à sa porte.

— Je peux entrer, ma petite ? Je ne te dérange pas ?

La voix douce d’Isidore traversait le bois, à peine atténuée.

Eugénie se leva d’un coup, ajusta sa robe sur ses jambes et courut ouvrir à son cher professeur.

— Entre, Isidore. Ne me dis pas qu’en fait les cours sont rétablis.

Ses yeux s’écarquillaient en une prière muette.

— Mais non, la rassura Isidore en souriant. Aujourd’hui, c’est temps libre.

La petite battit des mains de joie.

— Alors tu veux encore perdre aux échecs contre moi ? ajouta-t-elle, mutine.

— Haha, non, pas aujourd’hui. Je viens pour tout autre chose.

Son visage jovial avait pris une teinte plus sombre.

— Assieds-toi, mon enfant, j’ai à te parler.

La petite fille obéit, sentant intuitivement que quelque chose n’allait pas.

Isidore regarda un instant autour de lui, semblant demander aux murs de la pièce de lui souffler les mots qu’il devait prononcer.

— Honorine, qui devait venir te rendre visite, a eu un contretemps. Elle est embarquée dans une mission un peu spéciale. Elle ne pourra pas venir de sitôt. Je suis désolé.

La petite ne bougea pas. Elle restait figée sur sa chaise, comme si un arrêt sur image avait eu lieu dans sa réalité. Sa transparence s’était accentuée. Elle ressemblait à une statue de verre. Ou de glace.

Le cri strident de la mouette, là-haut dans le ciel, la fit sortir de sa léthargie. Elle leva son petit visage strié de larmes qu’elle ne retenait pas.

— Isidore… je n’en peux plus d’être enfermée… je veux sortir, visiter le monde, retrouver ma sœur et mes amis. Pourquoi suis-je prisonnière ici ?

Isidore soupira. Un long soupir semblant provenir de très loin.

— Tu le sais bien, ma petite. Ici, tu es en sécurité. Dehors, la moindre goutte d’eau t’enverrait en un instant dans les limbes, d’où tu ne sortirais jamais.

Le visage renfrogné d’Eugénie lui répondit plus efficacement que des mots.

— Il faut que tu finisses ta formation, continua-t-il d’une voix douce. Lorsque tu maîtriseras toutes les facettes des Référends, tu pourras t’occuper d’enfants Vivants qui auront besoin de toi pour avancer.

Isidore mentait. Misérablement. Même quand sa formation serait finie, son problème avec l’eau resterait entier.

La petite s’était levée de sa chaise et se dirigea vers la fenêtre. Son regard plongea dans l’immensité qui s’ouvrait devant elle. Le ver de la rébellion creusa une galerie en elle.

Tout un plan d’évasion se construisait silencieusement dans son esprit. La petite joueuse d’échecs avançait ses pions de façon précise et coordonnée. Elle partirait aujourd’hui. C’était décidé.

Elle se retourna vers Isidore, affichant son plus joli sourire. 

— Oui, tu as raison. Je vais continuer à apprendre pour un jour être prête. J’ai tort de m’en faire. Mon jour viendra, Honorine finira bien par venir elle aussi.

— Voilà qui est raisonnable, mon enfant. Je n’en attendais pas moins de toi.

Il était déjà vers la porte, prêt à partir, quand Eugénie lui demanda innocemment :

— Où se trouve Honorine ? Tu le sais, toi ?

Le vieil homme hésita une seconde avant de répondre :

— Oui, bien sûr. Elle est dans le quartier des Noirauds. Elle va bien, ne t’inquiète pas.

— Eh bien ! Je suis bien mieux ici, dit-elle en refermant la porte.

Aussitôt seule, elle mit son plan en action. Depuis le temps qu’elle résidait ici, elle avait mémorisé les différents itinéraires qui menaient à la sortie. Il fallait juste qu’elle fasse attention à ne pas rencontrer quelqu’un. Il ne fallait pas qu’elle éveillât les soupçons. Juste avant le repas, que les spectres ne partageaient pas avec les Vivants, lui semblait le moment le plus propice. Ils auraient tous très faim, et quand on a faim, on ne voit plus rien de ce qui est important. Il n’y a qu’à son estomac que l’on pense.

Elle prépara un petit sac, y mit quelques feuilles et ses beaux crayons. Elle n'avait besoin de rien d'autre. Ça serait bientôt le moment. Elle écouta à travers la porte, collant son oreille sur le bois. Une brise légère qui coulait dans le couloir lui murmura que la voie était libre.

Elle entrouvrit la porte et se glissa au dehors. Au bout du couloir, il y avait l'escalier qui menait au hall principal. C'était l'endroit le plus délicat, car c'était aussi le passage pour le réfectoire. Elle glissa le plus discrètement possible sur la moquette verte.

Devant l'imposant escalier de bois sombre, elle eut un moment d'hésitation. À présent, elle ne pouvait plus reculer. Elle dévala les marches sans bruit, l'avantage d'être un spectre, et arriva dans le hall d'entrée. La grande et large porte était le dernier obstacle entre elle et la liberté.

Elle posa sa petite main sur le lourd bouton de cuivre. Il fallait qu'elle fasse vite, à tout moment quelqu'un pouvait la découvrir.

Elle tourna avec ses deux mains. Et la porte fit un bruit énorme. Pétrifiée, elle ne bougea plus, s'attendant à voir arriver les gardiens. Mais non, personne. Elle tira sur la porte de toutes ses forces, elle s'ouvrit. Assez pour que son mince petit corps put se faufiler. Elle était dehors !! Elle courut aussi vite que ses jambes le permirent. Elle riait et pleurait de joie en même temps. Elle était libre !! Elle allait enfin vivre !

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