Chapitre 28

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Au détour d'une rue, Eugénie s'arrêta un moment. Elle avait mis assez de distance entre elle et la maison où elle était restée prisonnière si longtemps. Elle pouvait à présent se détendre un peu.

Elle jubilait. Le fait d'être enfin libre lui donnait des ailes. Ses yeux avides de nouveauté buvaient tout ce qui se trouvait à sa portée. Elle était grisée de sensations qu'elle pensait avoir oubliées depuis... qu'elle était morte. La réalité la frappa comme un coup de marteau. Elle était morte et pourtant elle se sentait si vivante. Ce paradoxe la laissait pensive. Elle décida de vivre pleinement l'instant présent. Et à cet instant, elle déambulait dans les allées d'un marché. Les gens qui la frôlaient ne la remarquaient même pas, elle était une anonyme parmi la foule bigarrée. Elle s'arrêta, intriguée, devant l'étal d'un poissonnier et contempla avec intérêt la tête affreuse d'une baudroie qui ouvrait grand sa bouche. Puis elle s'émerveilla devant la multitude colorée du marchand de primeurs. Elle se disait que ça serait chouette à dessiner, tous ces légumes. Elle engrangeait dans ses souvenirs de belles images pour plus tard. Insouciante, elle papillonnait entre les étals, le nez en l'air.

Elle passa devant le restaurant Le petit cochon de lait. Trouva le nom rigolo. Elle n'oubliait pas qu'elle devait retrouver sa sœur. Isidore avait dit qu'elle était dans le quartier des Noirauds. Elle ne savait pas du tout où ce quartier se trouvait.

Elle se décida à demander son chemin. Elle avisa une jolie marchande d'herbes aromatiques, qui disposait joliment des bouquets de thym, romarin, menthe dans des paniers d'osier. Eugénie ne sentait plus rien, mais le sourire que la marchande affichait sur ses lèvres roses la décida à s'approcher.

— Excusez-moi, madame, pourriez-vous m'indiquer le quartier des Noirauds, s'il vous plaît ? demanda-t-elle très poliment.

Le sourire sur le visage de la marchande d'herbes disparut instantanément aux mots de Noiraud.

— Ohlala, qu'est-ce que tu veux y faire dans ce quartier ? Tu n'es pas d'ici, toi, ça se voit.

Penaude, Eugénie se trémoussait comme si une envie pressante la tenaillait.

— Euh, c'est-à-dire, je dois y retrouver ma sœur. On m'a dit qu'elle s'y trouvait.

La femme la regarda fixement. Fit une moue dégoûtée.

— Ah bah dans ce cas... Tu peux y accéder par cette rue, dit-elle en pointant un doigt vers la gauche derrière elle. Puis elle reprit la disposition de ses herbes en ignorant complètement la petite.

Elle avait suivi la direction que la commerçante lui avait indiquée, se demandant intérieurement ce que sa sœur pouvait bien fabriquer dans un endroit qui évoquait tant de répulsion.

Quand elle se trouva devant le début de la rue, elle eut un mouvement de recul. C'était sordide. Et sinistre. Il n'y avait personne, les volets des maisons fermés. Ça tranchait radicalement avec le fourmillement joyeux du marché. Comment vais-je la retrouver, je ne sais même pas dans quelle maison elle se trouve. Elle regretta un instant sa chambre douillette et sa table à dessins. Elle puisa cependant dans son courage pour faire ses premiers pas sur les pavés luisant de crasse.

Les façades noires des maisons semblaient vouloir l'écraser. Elle murmura :

— Honorine, où es-tu ? Elle commençait à perdre pied dans cet endroit.

Un chat galeux aux yeux fiévreux lui passa entre les jambes en feulant ; elle poussa un cri et se mit à pleurer, ça en était trop.

Si elle savait qu'à quelques pas de là, Honorine reposait son verre en se claquant la langue, elle serait transportée de joie.

Dans la maison de Louise, Anselme finissait sa métamorphose. Dans le cocon de fil d'or, une transmutation était en cours ; pareil à la transformation du plomb en or ; l'ancien Anselme fondait doucement et se reconstituait en autre chose. En une version plus belle et plus libre.

Autour de lui, Thomas, Madeleine, Honorine et Louise contemplaient ce miracle. Cette renaissance après tant d'années de stagnation. Le cocon vibra puis se déchira. Anselme en sortit, un peu hagard. Il fit quelques pas, regardant autour de lui avec l'étonnement d'un nouveau-né.

Il se dirigea vers Louise. Lui prit les deux mains et la regarda intensément.

— Il est temps pour moi de retourner à ma vie. Je sais que tu m'attendras et je te rejoindrai quand ça sera le moment. Je souhaite à présent vivre pleinement toutes les secondes, les minutes, les années qui me restent à vivre et je les vivrai en te gardant tout au fond de mon cœur, couchée sur un petit nuage moelleux.

Louise restait immobile, les yeux noyés dans les yeux d'Anselme. Qu'est-ce l'éternité si à la fin elle pouvait le retrouver ?

— Va, mon beau. Va et vis ce que tu as à vivre. Je serai dans la brise qui te rafraîchit, dans le pépiement d'un oiseau sur un arbre, dans le vol gracieux d'un papillon au-dessus des fleurs. Je sais que tu me reconnaîtras. Va et sois heureux.

Madeleine sortit un mouchoir brodé de son petit sac et se tamponna les yeux. Honorine se resservit un verre pour se donner une contenance ;

Thomas admirait son œuvre. Il était allé au bout de sa mission avec Anselme. Il l'avait accompagné sur son chemin de rédemption, avait su être là au bon moment et même s'il y avait eu des moments compliqués, au bout du compte il avait réussi à porter Anselme, à lui permettre de recommencer à apprécier la vie.

Honorine brisa le charme qui s'était installé.

— Bon, c'est pas tout ça, mais Barnabé est toujours dans la nature, et il faudrait quand même qu'on lui mette la main dessus avant qu'il fasse des siennes.

— Tu as raison, confirma Thomas. Nous allons accompagner Anselme au premier bateau en partance et nous irons à sa recherche. J'ai besoin de lui parler. Je suis sûr que je pourrai lui faire entendre raison.

Madeleine, qui avait rajusté son petit chapeau et remis ses lunettes, proposa :

— On pourrait rendre visite à Isidore, il saura sans nul doute nous renseigner sur la marche à suivre pour retrouver Barnabé ; moi aussi j'ai besoin de parler à mon fils.

Devant les mines ébahies de l'assemblée, elle confirma.

— Oui, le grand dévoreur est mon fils. C'est une longue histoire où j'ai ma part de responsabilité.

— Bon, allez, on y va. Nous avons assez perdu de temps, lança Honorine en se dirigeant vers la porte. Elle avait subtilisé la bouteille de verre où dansait encore le liquide doré qu'elle appréciait tant.

Ils sortirent tous, laissant Louise seule. Elle fit un dernier signe à Anselme et disparut dans l'obscurité de la maison. Elle prit le temps, avec une douceur infinie, de ramasser tous les morceaux brisés de son violon. Elle les déposa sur un coussin de satin. Elle pourrait peut-être le faire réparer. Un jour.

Eugénie, qui n'avait pas bougé, transie de peur et de solitude, vit sortir d'une maison sa sœur Honorine et, de toute la vigueur de ses petites jambes, elle se jeta dans ses bras.

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