CHAPITRE 29

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Devant son miroir, Barnabé contemplait son visage. Un visage dur, sans pitié. Aucune aspérité, aucune émotion. Si les yeux gris ne brillaient pas un peu, on pourrait croire à une statue maléfique. Il avait recouvré toute sa force, la couverture l'avait sonné un moment. Un curieux sentiment de faiblesse. Il avait eu besoin de retourner dans son château pour puiser à la source du mal et reconstituer sa puissance. Le souvenir de sa mère remonta dans son esprit un instant. Il le balaya comme on chasse une mouche énervante.

Louise allait le payer. Il la ferait souffrir longtemps. Très longtemps. Il connaissait les techniques pour faire souffrir juste à la limite du basculement dans les limbes. Elle méritait de ressentir une souffrance sans commune mesure. À la hauteur de sa trahison. Et à la fin, il la déchiquèterait, comme il avait déchiqueté tous les Tisserands. Pas physiquement. Non, juste en leur parlant, en leur ôtant une à une toutes les raisons d'espérer, de croire et d'aimer.

Il forma un sourire sur ses lèvres. Et son double dans le miroir lui renvoya le reflet terrifiant. C'était le sourire de celui qui enfonce profondément un long couteau dans le flanc d'une enfant en ne la quittant pas du regard. Il devait le reconnaître, il aimait faire mal, détruire et tuer. Cela lui apportait une satisfaction, une jouissance intellectuelle qui rebondissait dans toutes les fibres de son corps. Il ne voyait rien de beau, aucune lumière. Le néant, infini, glacé et irrémédiablement noir.

Une petite tache sur le miroir attira son œil, juste au milieu de son front. D'abord, il crut à un défaut. C'était une petite tache qui brillait comme de l'or. Il y porta ses doigts, gratta. Elle resta, immuable. L'évidence éclata comme une grenade. La couverture ! Elle avait laissé une marque !

Il sentit monter en lui une rage dévastatrice. Contre Louise, Anselme et surtout le Tisserand. Il allait les retrouver, tous, et il s'occuperait d'eux, interminablement.

Plus loin, dans le quartier des Noirauds, Honorine avait le souffle coupé.

— Mais que fais-tu ici ? Je te croyais avec Isidore. C'est super dangereux pour toi de sortir !

Eugénie eut un sourire malicieux. Toutes ses craintes s'étaient envolées lorsqu'elle avait vu sa sœur.

— Oh, j'en avais assez d'être enfermée. Et puis j'avais envie de te voir.

Honorine éleva la voix. Elle était en colère, mais surtout terrorisée du danger que courait sa petite sœur.

— Tu es inconsciente ! Tu n'as même pas de parapluie ! Imagine si un orage survient, tu feras comment ?

La petite, qui avait réponse à tout, répondit d'une voix où perçait un soupçon d'insolence :

— Et bien je m'abriterai sous un porche, je ne suis pas idiote.

Exaspérée, la grande sœur expliqua :

— Une seule goutte, nom de Dieu, une seule et tu es désintégrée ! Ça te va comme avenir ? 

La fugueuse avait baissé la tête, pleinement lucide à présent du danger qu'elle courait.

— Mais... tu me manquais... je voulais te voir.

Honorine la prit dans ses bras, la recouvrant de ses bras comme pour la protéger.

— Sacrée tête de linotte dure comme du bois ! En lui disant cela elle leva les yeux vers le ciel.

De lourds nuages gris avaient recouvert tout le bleu.

— Il faut qu'on bouge. Vite !

Thomas, Madeleine et Anselme, qui n'avaient rien perdu du dialogue entre les deux sœurs, comprirent immédiatement l'urgence de la situation. Toute la petite troupe se mit à courir.

— Nous n'aurons pas le temps d'arriver chez Isidore, prévint Madeleine, le mieux serait d'aller à la bibliothèque, elle est toute proche.

Honorine avait pris la gamine sur ses épaules pour pouvoir courir plus vite. Le ciel s'était à présent obscurci et des éclairs zébraient le ciel par intermittence. Un orage d'été se préparait, des fleurs et des animaux allaient profiter de la pluie bienfaisante. La vie pour certains, l'annihilation pour Eugénie.

Ils sortirent du quartier des Noirauds, débouchèrent sur l'avenue. La circulation était toujours aussi dense. La bibliothèque était encore loin, le bout du monde quand le danger était imminent. Les nuages s'étaient rassemblés et formaient une voûte opaque et dense au-dessus d'eux. À tout moment, la première goutte pouvait arriver, à tout moment le ciel pouvait craquer.

Honorine réfléchissait à toute vitesse tout en courant aussi vite qu'elle le pouvait. Ses yeux scannaient les environs à la recherche d'un abri d'urgence. Il n'y en avait aucun.

Soudain, le ciel creva. D'abord quelques gouttes éparses puis des milliers.

Thomas, qui courait à côté des deux sœurs, détacha sa cape et, dans un geste enveloppant, recouvrit Eugénie complètement. Un millième de seconde plus tard, la pluie tambourina sur le tissu étanche.

Elle était sauvée pour le moment.

Ils montèrent quatre à quatre les escaliers qui menaient à la vaste entrée de la bibliothèque. L'eau dévalait les marches en cascade.

« Surtout ne pas tomber, surtout ne pas tomber », psalmodiait Honorine.

Enfin les portes, ils déboulèrent à l'intérieur et s'affalèrent dans le hall.

Aussitôt, Honorine arracha la cape trempée du corps de sa sœur.

— Ça va ? Tu n’es pas mouillée ? haleta-t-elle en la tatant partout.

Transparente, Eugénie était toujours là. Aucune goutte ne l’avait touchée.

— Non, répondit-elle d’une petite voix. Ça va aller. Heureusement que j’avais cette cape sur moi… Merci, Monsieur.

Thomas se pencha vers elle.

— Tout est bien qui finit bien.Nous sommes au sec à présent.

Par la fenêtre, Madeleine regardait les trombes d’eau qui se déversaient du ciel avec une telle intensité qu’on pourrait croire qu’il pleuvait pour la première fois. La pluie fouettait le sol, formant de petites rivières dans les caniveaux en contrebas.

Ils resteraient là aussi longtemps qu’il le faudra. Isidore attendra. Barnabé également, murmura-t-elle songeuse.

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