CHAPITRE 30
La douleur dans ses reins était devenue constante depuis plusieurs semaines. Isidore savait qu'il serait bientôt temps pour lui de quitter ce monde. La disparition d'Eugénie avait rajouté à l'accablement qu'il ressentait. Pétri de culpabilité, il s'en voulait de ne pas avoir eu la lucidité de pressentir que la fillette obtenait tout ce qu'elle voulait.
Il avait envoyé des gardiens pour sillonner la ville à la recherche de la fugueuse. Pour le moment, il n'y avait aucun résultat. Et l'orage grondait. Bientôt une myriade de gouttes assassines pourrait réduire Eugénie à néant. Il ne pouvait rester à ne rien faire. L'inaction lui taraudait l'esprit. De rester là sans savoir si la petite spectre était en sécurité lui était insoutenable. C'était aussi douloureux que le mal qui le rongeait. Il se leva de sa chaise ; grimaçant de douleur et quitta son bureau ; malgré la souffrance, son cerveau fonctionnait. Si Honorine se trouvait dans le quartier des Noirauds, en tout cas c'est les dernières informations dont il disposait, alors la petite avait dû finir par la retrouver. Elle était futée. Il échafaudait des scénarios possibles, des choix probables, recoupait les suppositions. Il visualisait parfaitement tous les quartiers de sa ville, les différents itinéraires, les raccourcis et les bâtiments. Tout en réfléchissant, il avait franchi la porte d'entrée et se dirigeait presque instinctivement dans les pas d'Eugénie. « Elle a dû aller là, voir cela . C'était jour de marché, ça a dû la fasciner... »
Le marché, en ce début d'après-midi, était presque achevé. La plupart des marchands avaient remballé leurs marchandises. Quelques retardataires faisaient leurs dernières emplettes.
Si la gamine était passée par là, peut-être que quelqu'un l'avait remarquée ? Il tourna la tête vers une marchande d'herbes aromatiques qui avait presque fini de positionner ses bouquets restants dans la charrette à bras derrière elle. Il se dirigea vers elle.
— Bien le bonjour, ma petite dame. Comment vous portez-vous aujourd'hui ? Les affaires ont été bonnes ce matin ?
La marchande leva le nez de ses bouquets et reconnut Isidore.
— Oh, monsieur le maire ! Quelle bonne surprise ! Et bien, ma foi, je n'ai pas à me plaindre, la plupart de ma récolte s'est vendue. Elle affichait un grand sourire qui montrait toutes ses dents.
— J'en suis bien heureux pour vous, dit-il en lui rendant son sourire.
— Vous faut-il un bouquet d'aromates ? Il m'en reste tout de même quelques-uns, j'ai encore du thym, de la sarriette et un peu de romarin, en revanche plus du tout de menthe.
— Vous êtes fort aimable, mais je ne suis pas venu pour cela. Je voulais vous demander quelque chose.
La femme s'essuya les mains sur son tablier.
— Mais faites. Je vous écoute, si je peux vous aider, c'est avec plaisir.
— Très bien, merci. Voilà, je suis à la recherche d'une fillette de 8 ans. Je l'ai sous ma garde et elle m'a faussé compagnie , je me demandais si par hasard vous ne l'auriez pas aperçue.
Elle ne réfléchit pas longtemps.
— Mais oui, pour sûr ! Elle m'a demandé comment aller au quartier des Noirauds. Vous l'avez raté de peu. Que soi-disant elle devait retrouver sa sœur ou je ne sais pas qui. Elle est pas très nette, dites-moi, pour vouloir aller dans ce quartier ?
Isidore eut la confirmation que ses déductions étaient correctes.
Il prit congé de la commerçante, aprés l'avoir remerciée chaudement.
Au-dessus de lui, le ciel s'obscurcit. Les nuages s'amoncelaient en volutes sombres.
Il marchait d'un pas rapide, bien décidé à rattraper l'enfant avant la pluie. La douleur dans son dos le tenaillait. Il n'en tenait pas compte, concentré sur l'accomplissement de sa mission.
La rue du quartier des Noirauds était déserte. La pluie se mit à tomber. D'abord quelques gouttes qui soulevaient des petits nuages de poussière, puis un mur d'eau déferla sur ses épaules.
Il eut un moment d'extrême panique. Personne ne pouvait rester sous ce déluge sans être mouillé. Il était désespéré. Il espérait que Eugénie avait pu, avec sa sœur, se mettre à l'abri. Au fond de lui, il n'y croyait pas. Il avait échoué. Il n'était qu'un bon à rien. Un incapable. Tout juste bon à finir sa vie sur un échec. Il releva la tête, semblant se réveiller d'un cauchemar, l'eau ruisselait sur son visage, trempait sa barbe. D'où venait cette voix dans sa tête ? Cette voix de miel, qui lui répétait qu'il n'y avait aucun espoir et qu'il n'arriverait à rien. Qu'il n'aurait que des regrets. Que la mort viendrait pour appuyer sur ses remords. La voix glissait, gluante, entêtante, persuasive.
Isidore se laissa tomber à genoux, écrasé par les mots poisseux distillés dans sa tête. Tu es responsable. C'est ta faute , tu mourras avec cette erreur comme fardeau. C'est comme ça.
La souffrance était intolérable. Cent fois plus intense que celle dans son dos. Il fallait qu'elle s'arrête , qu'elle cesse. Comment lutter ? Tout ce qu'elle disait était vrai. Implacablement vrai.
Un manège infernal virait dans son crâne. Il n'était qu'une plaie. Il se désagrégeait dans le désespoir. Fondait, parcouru par des milliers de dagues acérées, de mots englués. Il lâcha. Son cœur cessa de battre et, sur ses lèvres, un rictus de désolation déformait son visage torturé.
La pluie continuait de tomber. Inlassablement. Barnabé ricanait.
— C'était le hors-d'œuvre. Je me suis régalé. À ton tour, Louise, gronda-t-il en se dirigeant vers la maison.

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