Chapitre 31

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Isidore se réveilla. La première chose qui le marqua, c'est que sa douleur au rein avait disparu. Et qu'il avait perdu l'odorat. Il était passé de l'autre côté. Il se redressa. La pluie avait cessé de tomber. Il observa son corps gisant sur le trottoir, là où il était mort. Alors ça y est ? C'est fait.

Il ne ressentait aucun remords ni regret. Il était mort en cherchant Eugénie. Tout ce que lui avait distillé Barnabé ne s'était pas imprimé. Les paquets de mensonges, il ne les avait pas emportés de l'autre côté.

Isidore était un homme pragmatique. Il devait retrouver Eugénie. S'assurer qu'elle était en sécurité. Même dans la mort, qu'il connaissait tant, il allait au bout de ce qu'il avait commencé. Mais plus serein, plus léger. Il glissa sur les pavés, abandonnant son corps. Aucun sentiment de rancœur ne le traversait. Son heure était venue. Il acceptait. Toutefois, il était évident que ce Barnabé devait être contenu.

Il passa devant la maison de Louise sans le savoir. Il ne la vit pas, qui essayait désespérément de réparer son violon brisé. Il ne vit pas non plus Barnabé, qui venait juste de refermer la porte et qui attendait dans l'ombre le moment idéal pour surgir devant elle.

Isidore dépassa la maison et déboucha sur l'avenue. Son idée était de se rendre à la bibliothèque. Il sentait que c'était à cet endroit que la petite se trouvait. Un homme se trouvait sur son passage, un homme avec un chapeau et un pardessus gris. Et il ne le quittait pas des yeux.

Il leva la main vers Isidore.

— Arrêtez-vous, je vous en prie, dit-il d'une voix sans appel. Isidore s'arrêta, interloqué.

— Que me voulez-vous ? Je suis assez pressé.

— Voyons, Isidore, dit l'homme d'une voix plus douce. Vous venez de mourir. Je suis votre Accueillant.

Évidemment. Comment avait-il pu oublier ce choix ? Pourtant, il avait eu le temps d'y réfléchir, de s'y préparer. Tout à son idée fixe, il n'y pensait plus.

— Oui, bien sûr. C'est logique, confirma-t-il. Vous faites votre travail.

— En effet, répondit le spectre en souriant. Voulez-vous qu'on s'asseye un moment sur ce banc, prenons le temps d'en discuter tranquillement.

Isidore était nerveux.

— C'est-à-dire, cela va durer longtemps ? Il faut absolument que je sache si une petite spectre dont j'avais la garde se trouve en sécurité.

— Asseyons-nous, je vous prie, dit l'accueillant en désignant le banc. Tout cela n'a plus la moindre importance pour vous. Vous êtes dans un autre espace. L'urgence n'est plus la même.

Le vieil homme regarda ses mains translucides. Puis regarda autour de lui. Il semblait se réveiller d'un long sommeil. Il revenait doucement à sa nouvelle réalité. Il constatait qu'en effet, le temps était venu de penser réellement à lui.

Une fois assis sur le banc, l'Accueillant lui tendit la main.

— Mon nom est Rodolphe. Bienvenue dans le monde des spectres.

Isidore hésita un instant avant de saisir la main qui se tendait devant lui. Il avait l'intuition qu'une fois cette main saisie, une sorte de pacte se nouerait, un pacte difficile à transgresser. Comme un point final à sa vie d'avant. Mais il était prêt.

— Vous savez exactement comment les choses vont se passer à présent, reprit Rodolphe en ajustant son chapeau. Mais je vais tout de même vous proposer le choix. C'est le protocole.

Petit à petit, l'environnement était devenu plus flou, comme si sa vision s'atténuait. Les formes s'estompaient, les sons devenaient plus diffus.

— Isidore, nous avons pensé vous proposer un rôle dans le monde des spectres. Vous êtes libre de refuser, en ce cas vous fondrez dans les limbes. Pour la fin des temps.

Tout devenait plus lent, autour et à l'intérieur de lui. Un poids immense l'écrasait lentement. Il réussit à articuler :

— Qui est ce « nous » et que souhaitez-vous me proposer ?

Il n'y avait plus qu'eux, assis sur ce banc, tout le reste avait disparu dans un brouillard opaque.

— Nous, c'est ce que certains vivants appellent Dieu, mais c'est une vision extrêmement simpliste. Vous n'avez pas besoin d'en savoir davantage à ce sujet. Nous voulons vous proposer la mission d'Agissant.

Isidore se sentait partir. Mais ce n'était pas désagréable. Un peu comme quand on s'endort, ce moment où le corps et l'esprit s'abandonnent à une douce torpeur réparatrice. Il avait conscience cependant qu'il fallait faire un choix. Et en même temps... faire des choix, c'était ce qu'il avait fait toute sa longue vie. Il était fatigué, incommensurablement fatigué. Agissant... en quoi ça consiste ? s'entendit-il dire.

Une voix venant de l'intérieur de sa tête lui répondit doucement.

— Un Agissant est un spectre qui peut agir très concrètement dans le déroulement de la vie des vivants. Il a son libre arbitre. Il est souvent choisi parce qu'il a montré des qualités supérieures humaines : écoute, empathie, bienveillance. Nous pensons que tu réunis ces qualités. Si tu acceptes ce rôle, nous aurons immédiatement une mission à te confier. Mais fais vite, tu as très peu de temps à présent. Fais ton choix, Isidore.

Le délicat dilemme se dressait face à lui. Soit ne pas choisir et fondre en repos éternel dans les limbes, soit se rendre utile. Les deux directions ne lui convenaient pas parfaitement. Il puisa en lui, malgré la faiblesse qui l'avait gagné. Il ignorait que son corps spectral avait déjà commencé à fondre, ce n'était plus qu'une question de secondes.

Il visualisa une porte qui se fermait inexorablement sur un monde de ténèbres et de néant. Il y avait encore un peu de lumière, mais elle s'amenuisait peu à peu. Soudain, le visage d'Eugénie apparut dans l'espace qui restait. Une Eugénie souriante. Alors il poussa la porte, agrandit l'espace. Il avait fait son choix. Isidore l'Agissant était né.

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