CHAPITRE 32
Louise savait que Barnabé allait venir. Elle n'était pas idiote. Elle ignorait juste quand. Depuis qu'il l'avait accueillie, elle avait appris à le connaître, elle s'était entièrement abandonnée à lui. Il était là quand elle était seule et effrayée. Pour cela, elle lui vouait une reconnaissance infinie.
Tout pouvait se réparer. Elle en était persuadée. L'amour qu'elle ressentait pour Anselme était pur et lumineux. Il franchissait le temps. Elle avait cette conviction qu'ils se retrouveraient. Parce que le printemps revient toujours.
Ce qu'elle ressentait pour Barnabé était plus sombre, mais intense. Ce n'était pas de l'amour, mais de la vénération. Il était son maître. Sa référence. Alors elle était prête à subir son courroux. Stoïquement. Elle espérait juste qu'elle pourrait mettre en avant sa loyauté, avant qu'il ne la détruise.
Un souffle glacé l'enveloppa. Un souffle qui venait de la porte. Elle sut instantanément qu'il était déjà là.
— Bonjour, Louise, je suis heureux de te revoir. La voix de miel envahit la pièce. Les derniers pétales de rose se détachèrent et tombèrent.
Louise ne s'était pas retournée. Les débris de son violon lui conféraient une certaine force, une assurance sur laquelle elle s'arqueboutait. Elle finit par se retourner, par faire face. Elle n'avait pas le choix.
— Bienvenue, Maître. C'est un plaisir de te recevoir chez moi. Elle avait assuré sa voix tant bien que mal, n'osant cependant pas lever les yeux. Elle sentait des vibrations, des ondes de colère sourde et malsaine émaner de l'être devant elle. Elle se sentait si frêle, si vulnérable devant la masse de fureur destructrice qui lui faisait face. Une vague de tsunami prête à déferler sur un château de sable.
— Tu es une bien petite chose, une infime poussière. Il ne va rien rester de toi. Même pas un souvenir. J'effacerai toutes tes traces. J'arracherai les racines des graines que tu as semées. Et j'irai encore plus loin... j'en planterai d'autres et on croira que c'est toi, un miroir déformant une image grotesque. Voilà ce qui t'attend.
Louise tituba. La mélodie des mots gluants s'insinua à l'intérieur de son esprit. Teinta son âme d'une couleur violacée. Il n'aurait aucune pitié. Si elle l'avait espéré un moment, cette croyance filait sur le torrent de son désespoir. Elle chercha une image, un mot, une émotion sur laquelle se raccrocher pour ne pas sombrer totalement.
Il s'était rapproché, montagne mouvante de remugles malfaisants. Elle se sentait se dissoudre. Ce qu'elle était se délitait lentement, en lambeaux déchiquetés. Dans un effort laborieux, elle leva la tête vers le visage de son bourreau.
La tache dorée sur son front brillait d'un éclat pur. Elle n'y était pas auparavant. Cela donnait une autre perspective, un autre angle. C'était la même intensité que les fils d'or dans la couverture. Elle se concentra dessus, ne la quitta plus des yeux. Il existait donc une lueur d'espoir dans cet océan de ténèbres.
Pareil à un apnéiste qui est allé au-delà de ses limites respiratoires, Louise remontait des abysses. La tache de lumière qu'elle fixait lui donnait un but à atteindre. Même quand le grand Dévoreur tenta encore une fois de la plonger dans l'abîme, elle ne coula plus.
Devant l'endurance inattendue de Louise, Barnabé fut un instant démuni. Jamais auparavant on ne lui avait tenu tête. Ils finissaient tous par sombrer. Mais elle, les yeux fixés sur son front, comme hallucinée, résistait. Pis encore, elle se mit à parler.
-Quand tu m'as recueillie, chétive et perdue. Te souviens-tu de ce qui t'a guidé ? N'était-ce pas dans les circonvolutions de ton cœur que tu as trouvé cette intention de me sauver ? C'est grâce à toi que j'ai pu avancer dans ma nouvelle existence, que j'ai pu jouer de mon violon... Je t'en suis éternellement reconnaissante.
Barnabé avait reculé, comme frappé par un uppercut. Ces mots empreints de sincérité, ses oreilles n'en avaient jamais entendu. Un silence pesant s'installa. Louise n'avait pas quitté des yeux la tache dorée, elle attendait. Dans les yeux de Barnabé dansait de l'incompréhension.
Alors, posément et d'une voix parfaitement dosée elle enfonça le clou :
-C'est grâce à toi si j'ai pu retrouver l'amour d'Anselme. Et pour ça toute mon existence passée, présente et future te dit merci.
Il s'écroula dans le canapé. Tout son corps était pris de tics nerveux. Incapable de reprendre une contenance, un peu comme si on lui avait inoculé un produit, il n'arrivait pas à assembler une pensée cohérente dans sa tête. Les mots qui d'habitude coulaient de façon fluide, se bousculaient dans sa gorge, n'arrivaient pas à franchir la barrière de ses lèvres. Louise, pour la premiere fois depuis bien longtemps sentit en elle un poids s'envoler.
C'est à ce moment que des coups résonnèrent sur le bois de la porte. Louise, qui n'attendait personne, sursauta. Elle se glissa vers la fenêtre pour visualiser, avant d'ouvrir, peut-être, qui venait tambouriner chez elle. Elle ne distingua qu'un halo lumineux. La personne qui se tenait devant sa porte devait être bien petite, se dit-elle. Elle glissa un regard vers Barnabé, qui semblait désemparé, puis se dirigea vers la porte avec l'intention de l'ouvrir.
Dès qu'elle tira le battant de la porte, une fraîche lumière illumina toute son entrée. Devant elle se trouvait un petit être malingre avec un long nez. Un spectre de lumière qui la regardait en souriant. Comme elle restait interdite devant l'apparition, il prit la parole :
Bonjour, Louise, je suis Marcellin. Je suis revenu pour réparer votre violon brisé. Auriez-vous la gentillesse de me laisser entrer ?

Annotations
Versions