Chapitre 33

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La pluie s'était enfin arrêtée de tomber. À travers la fenêtre, Honorine regardait les ruisseaux qui finissaient de s'écouler dans les égouts. Elle eut une pensée fugace pour Marcelin. Elle se demandait si là où il se trouvait, il pouvait entendre le chant de l'eau qui partait vers la mer. La mer. Elle avait envie de remonter sur son bateau et sentir les vagues l'emporter.

Maintenant qu'Eugénie était en sécurité avec elle, il fallait absolument qu'elle règle les détails avec Isidore. Il était hors de question que sa sœur reste prisonnière éternellement sur cette île.

Elle se retourna, Eugénie, très appliquée, était en train de dessiner. Insouciante. Qu'est-ce qu'elle l'aimait. C'était son rôle de la protéger. Elle trouverait bien une solution pour la préserver de l'eau. Dès que le sol serait plus sec, elle partirait à la recherche d'Isidore.

Anselme affichait un sourire radieux. Plus rien à voir avec l'être sombre, pétri de souffrances qu'il était auparavant. Un soleil s'était levé en lui et il irradiait sa chaleur bienveillante dans tout son corps. Il respirait différement, son dos s'était redressé. Il se tenait droit. Les choses étaient claires pour lui à présent. Il allait continuer à vivre, gardant au fond de son cœur le sourire de Louise. La chape de plomb qui le recouvrait, ce manteau de culpabilité rance, s'était envolé. Il était prêt à reprendre son existence. C'était en grande partie grâce à Thomas. Il s'aperçut de la chance inouïe qu'il avait eue de le rencontrer. D'être choisi. La chaleur de ses fils d'or l'accompagnerait partout maintenant. Il glissa un regard plein de reconnaissance envers celui qui lui avait permis de retrouver une saveur à la vie.

Thomas, un sourire aux lèvres qui illuminait son visage, était confortablement installé dans un fauteuil. Il faisait danser ses fils d'or dans la lumière du soleil revenu. Il se sentait accompli. Sa mission auprès d'Anselme touchait à sa fin. Il avait grandi lui aussi. La mort lui avait permis de révéler des choses qui étaient enfouies loin en lui. Sa mission le transcendait. Il se sentait à sa place. Isidore, quand il le rencontrerait, lui donnerait certainement d'autres indications concernant le Grand Dévoreur. Étonnamment, il n'éprouvait plus la crainte qui l'avait taraudé jusqu'ici. La sérénité. Voilà, c'était cela qui le guidait. Il envoya son pouvoir télépathique vers Madeleine. S'immisça dans les pensées de la vieille dame. Ce qu'il perçut était bien sombre.

Madeleine pensait à son fils. Elle pensait aux erreurs qu'elle avait commises. Au temps passé qui ne se rattraperait plus. Elle se sentait fatiguée, épuisée d'avoir tant donné. Elle aspirait au repos, au calme, à l'insouciance. Il était temps pour elle. Grand temps. Elle ajusta son petit chapeau violet. Mais avant, elle voulait absolument avoir une conversation avec Barnabé. Tant pis si elle n'arrivait pas à le faire changer. Elle se devait d'essayer. Elle était sa mère. Peut-être qu'il l'écouterait. Elle croisa le regard de Thomas. Elle savait qu'il allait l'aider dans cet objectif. Mais d'abord, il fallait l'accompagner au port.

Honorine claqua dans ses mains, ce qui était parfaitement incongru dans ce lieu voué au silence et à la lecture, mais elle s'en moquait.

— Bon, ça y est. Le sol est sec. On peut y aller.

Eugénie rangea ses crayons et suivit sa sœur, toute fière de lui prendre la main.

— Nous te suivons, Honorine, lança Thomas.

À l'extérieur, les oiseaux avaient repris leurs chants, certains formaient des sarabandes dans le ciel redevenu bleu. Aucun nuage à l'horizon, vérifia Honorine.Il y avait environ une heure de marche avant d'arriver au port.

Le trajet s'effectua sans encombre. Eugénie s'arrêtait souvent pour regarder les vitrines. Elle s'émerveillait devant les boutiques bariolées. Alors tous l'attendaient avec une bienveillante patience. Ils finirent par arriver au port, malgré leurs fréquents arrêts.

Quand l'étendue bleue et moutonnante de vagues se révéla devant les yeux de la petite spectre, elle poussa un cri d'émerveillement. Ce qu'elle dessinait avec tant d'application apparaissait enfin devant ses yeux dans toute sa réalité.

— C'est encore plus beau vu de près ! Oh, regarde comment la mouette plane au-dessus de l'eau !
Elle désignait à sa grande sœur l'oiseau blanc qui soudain plongea en poussant un cri aigu et ressortit aussitôt avec un poisson ruisselant dans son bec.

Sur le débarcadère, une foule s'amassait. Le bateau qui faisait la liaison entre l'île et le continent grossissait à l'horizon. Bientôt, il allait accoster, libérer ses voyageurs et embarquer ceux qui attendaient. Le temps de la séparation approchait pour Anselme.

Il prit le temps de serrer longuement Thomas dans ses bras. Les mots étaient inutiles. Ils ignoraient s'ils allaient se revoir. Ce n'était pas important, finalement. Ils avaient parcouru ensemble le chemin nécessaire. C'était cela l'essentiel.

Le bateau avait fini sa manœuvre et déchargeait sa cargaison. Déjà, les voyageurs en partance gravissaient la passerelle pour monter à bord. Honorine tapa amicalement dans le dos d'Anselme et lui souhaita bon voyage. Madeleine lui dit quelques mots à l'oreille qui le firent sourire. Eugénie, solennellement, lui offrit le dessin qu'elle avait fait à la bibliothèque : un homme souriant auréolé de lumière. Puis il monta lui aussi. Ce n'était pas triste, c'était dans l'ordre des choses. Un puzzle qui se terminait, la dernière pièce posée, et l'ensemble était magnifique.

Anselme agita la main. Le bateau repartait déjà. Ses compagnons sur le quai lui firent un dernier geste d'adieu, les fils d'or de Thomas brillant dans le soleil.

Le bateau devint très rapidement un point sur l'immensité bleue. Puis disparut complétement.

La petite troupe repartit lentement vers la ville. En chemin, ils croisèrent un gamin qui courait à toute vitesse en criant : « Isidore est mort ! Isidore est mort ! » 

Ils s'arrêtèrent net, saisis par la terrible nouvelle. Madeleine, cependant, ne semblait pas inquiète :

— Ne vous inquiétez pas, il a sûrement accepté une mission. Je ne serais pas surprise de voir, son spectre, venir à notre rencontre avant longtemps.

La mort, sur cette île, n'avait pas cette couleur définitive qu'elle pouvait avoir ailleurs.

— D'ailleurs, qu'est-ce que je vous disais ? Regardez qui arrive !

Isidore, dans sa robe bleue, venait vers eux. Le visage et ses mains étaient transparents, mais c'était bien lui.

— Bonjour, mes amis ! Je suis ravi de te retrouver saine et sauve, Eugénie, petite coquine. Thomas, enfin je te rencontre, nous avons beaucoup de choses à nous dire. Madeleine, quel bonheur ! Et toi, Honorine, toujours en forme apparemment.

Le ton était jovial. Les retrouvailles, sympathiques.

Il reprit, un peu plus sombre :

— J'ai accepté une mission, elle concerne Madeleine. Je dois l’amener à la rencontre de son fils Barnabé. C'est très urgent.

Madeleine mit la main sur sa poitrine. Serra ses mains sur son sac, redressa ses épaules. Enfin, elle allait pouvoir lui parler.

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