Chapitre 34

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Barnabé se reconnectait peu à peu avec sa nature profonde. Il ne tremblait plus et ses idées étaient redevenues cohérentes. Sur le canapé, il fixait son portrait au-dessus de la cheminée. Ferme. Immuable. Lui. L'espoir ? Un piège. La mort de sa mère le lui avait appris : attendre, c'est tomber. Mieux vaut ne rien attendre. Jamais. L'attente, c'est pour les faibles. Lui, il était puissant : il n'espérait rien. C'était tellement plus simple à vivre. Il avait détesté ce que Louise lui avait fait, le recouvrir de gratitude. Ça lui avait fait comme du goudron collant. Il avait eu du mal à s'en défaire. Mais à présent, ça allait mieux. Il était de retour.

Il entendait Louise en grande conversation avec le petit bonhomme brillant. Encore une saleté lumineuse. Il valait mieux ne pas trop bouger. Faire croire qu'il était inoffensif, pour mieux la dissoudre, elle. Il savait exactement comment faire, il l'avait fait des centaines de fois. Il y prenait tant de plaisir.

Il se leva sans bruit. Se dirigea vers les voix allègres. Ses yeux brillaient d'une fièvre malsaine. Toute sa perfidie tendue à l'extrême. Dissimulé dans l'ombre, il observait.

Marcelin expliquait joyeusement comment il allait faire pour réparer le violon. Il y mettait tant de passion que Louise buvait ses mots avec attention. Il sortit de sa sacoche une bobine de fil doré et une aiguille d'argent.

— Et voilà, expliqua-t-il, les deux ingrédients qui vont m'être nécessaires pour reconstituer votre violon. On m'a dit  que vous y teniez énormément, n'est-ce pas ?

Louise n'en revenait toujours pas. Ce petit bonhomme tombait du ciel.

— Mais oui, tout à fait, confirma-t-elle. J'y tiens plus que tout au monde. Il est mon ami et le meilleur moyen pour moi d'exprimer mes plus profondes émotions.  Quand je joue, je suis réellement moi.

Les yeux de Marcelin brillaient de satisfaction.

— Alors parfait, je tombe à pic. Allons au travail !

Sans attendre plus longtemps, il saisit avec dextérité les morceaux brisés de l'instrument, se pencha dessus, son visage refléta soudain les signes d'une intense concentration. Le travail était minutieux. Louise se mit en retrait afin de ne pas le déranger. Elle recula jusqu'à l'entrée du salon. Elle ne vit pas Barnabé à l'affût si près d'elle. Cependant, elle entendit sa voix. Si douce, si enveloppante. Une voix qui susurrait des mots si beaux. Des mots qu'elle voulait tant croire. Elle avait fermé les yeux sous le charme, engluée comme un moucheron dans une toile.

Elle ne discernait pas précisément le sens des mots qu'elle absorbait avec son âme. Elle savait seulement qu'ils lui faisaient du bien. Comme une drogue peut soulager. Cette agréable et cotonneuse fuite, cette réalité qui s'éfiloche. Juste flotter dans un nuage ouaté.

Inexorablement, son corps transparent devenait de plus en plus translucide, elle se délitait.

Marcelin, concentré, ne s'apercevait de rien. Les mots étaient exclusivement pour Louise. Ces mots empoisonnés que Barnabé psalmodiait.

La porte d'entrée de la maison de Louise n'était jamais fermée à clé. Madeleine entra la première. Saisie par ce qu'elle découvrait, Louise pratiquement effacée, la vielle dame resta figée. Puis, se ressaisissant rapidement, elle s'avança.

— Barnabé !

Aussitôt, le charme se rompit. Barnabé gronda de rage. Louise tituba, comme sous l'effet d'un coup violent. Marcelin sursauta et laissa échapper sa bobine de fil.

Madeleine réajusta son petit chapeau violet. Derrière elle se pressaient Isidore et Thomas.

Barnabé les regarda d'un air dédaigneux.

— Regardez-moi ça, voilà la fine fleur des spectres de l'île.

Madeleine regardait intensément son fils. Elle ne l'avait pas revu depuis 47 ans. Au fond de son cœur de mère, il y avait un petit feu qui couvait. Un feu douillet d'amour. Elle ne voyait pas le monstre, elle voyait son enfant. Lui, ne la reconnut pas immédiatement. Encombré de ses turpitudes maléfiques, obscurci par son envie de détruire, il ne reconnaissait pas celle qui lui avait donné tant d'amour.

Alors Madeleine enleva son chapeau. Quelque chose se fissura dans l'attitude de Barnabé : un léger affaissement d'épaule et la voix qui hésite.

— C'est... toi ? Vraiment ?

Madeleine prit le temps de s'asseoir, écrasée par une intense émotion qui rendait ses jambes flageolantes.

— Oui, mon petit, c'est bien moi.

Elle avait remarqué la tache dorée qui scintillait au milieu du front de son fils. Il ne cherchait pas à la dissimuler. Cela encouragea Madeleine.

Cependant, Barnabé restait sur la défensive. Tout son corps vibrait de méfiance et de rage sourde. Dans son esprit tortueux, il n'y avait aucune place pour la douceur.

— Il est bien temps d'apparaître devant moi. Tu penses que tout va s'arranger comme ça ? Tu te trompes lourdement. Tu peux repartir. Je n'ai rien à te dire.

Madeleine se cala plus profondément dans le fauteuil. Un petit sourire dansait sur ses lèvres.

— Tu te souviens quand tu étais petit ? Nous avions une tortue, Caroline. Tu ne marchais pas encore, tu la suivais à quatre pattes à travers le jardin.

Les souvenirs ont ce pouvoir d'éclairer les coins sombres de notre vie. Un matin qui se lève après une nuit sans lune. Barnabé tiqua, il se souvenait parfaitement de ces moments légers, futiles où la seule préoccupation de sa journée était de s'amuser. Cela le ramenait à un temps enfoui au tréfonds de sa mémoire. Un temps où, parfois, le soleil et le rire de sa mère étaient tout ce qui comptait.

— Je lui donnais de la salade, s'entendit-il dire.

L'air dans la pièce s'était allégé. Une mère et son fils qui bavardaient. C'était juste cela.

Le silence qui s'était installé était chargé d'étincelles joyeuses. Les mêmes étincelles que celles des feux d'artifice. Une pluie crépitante après une grande explosion de lumières.

Madeleine le rompit. Sa voix douce s'éleva dans la pièce.

— Je dois m'en aller, Barnabé. Mon temps s'amenuise. Je suis si fatiguée. C'était bon de te revoir. Une dernière fois. Mon amour t'accompagnera toujours, où que tu sois, quoi que tu fasses.

Sois heureux, mon fils.

Barnabé s'était redressé. Il semblait plus petit, moins imposant. La tache sur son front avait grandi. Dans ses yeux brillaient deux larmes qui refusaient de couler. À l'intérieur, là où depuis si longtemps un marais putride fermentait, une graine nouvelle avait été déposée.

— Mais… où vas-tu ? Puis-je venir avec toi ?

Madeleine avait remis son chapeau.

— Là où je vais, je dois y aller seule. Tu as tant de chemins à parcourir. Je serai avec toi, là.

Elle posa sa main transparente sur la poitrine de Barnabé, l'y laissa un instant. Puis elle sortit de la maison et referma la porte doucement.

Barnabé resta planté sur le sol, écrasé par des sentiments contradictoires. Une formidable bataille se déroulait en lui. Les émotions se catapultaient sans répit. Il porta ses mains à sa tête et perdit connaissance.

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