chapitre 35
Madeleine était prête. Elle était allée jusqu'au bout de ce qu'elle voulait accomplir. Elle avait eu une vie vivante heureuse et une existence de spectre utile. Le point final s'était imprimé tout à l'heure. Elle avait revu son fils, cela avait raccordé ce qu'elle pensait rompu pour l'éternité. C'était le moment pour elle de fondre dans les limbes. Pleinement se reposer. Enfin.
Les missions proposées aux spectres pouvaient à tout moment être abandonnées. Le choix lui appartenait. Elle marchait seule, elle était sortie du quartier des Noirauds. Tout était serein à l'intérieur d'elle, comme un paysage de campagne au lever du jour. Sur la promenade qui longeait la mer, des bancs étaient disposés, attendant la personne fatiguée. La vue, magnifique, qui s'étendait à perte de vue, donnait une impression d'immensité propice à l'introspection. Madeleine plongea son regard dans le bleu de la mer et du ciel confondus. Une délicate brise de mer caressait son corps spectral. Des particules, comme des flocons de neige, se détachaient de Madeleine. C'est comme ça qu'elle partirait, délicatement, emportée peu à peu par le vent.
Un peu plus tard, un passant trouva posé sur un banc, face à la mer, un petit chapeau violet et un petit sac très élégant. Le petit sac ne contenait rien. Le chapeau était joli. Il emporta ses trouvailles et les offrit à une marchande d'herbes aromatiques dont il était secrètement amoureux. Profondément touchée par ce cadeau, la marchande s'aperçut qu'elle aussi avait des sentiments pour lui. Après quelques semaines, ils se marièrent. Et quelques mois plus tard, ils eurent un bébé, un garçon, un enfant de l'amour qu'ils appelèrent Barnabé.
Dans la maison de Louise, Marcelin le Rafistoleur, posait les derniers points de fil doré sur le manche du violon. La petite luciole qu'il était devenue juste après sa mort avait fini par se réveiller. On lui avait simplement proposé de reprendre son ancien métier, du temps de sa jeunesse dans son pays. La pelote d'or de Thomas lui avait permis de devenir ce qu'il était à présent : un spectre de lumière Rafistoleur, et il adorait ça. Concentré sur sa tâche, il finissait la réparation avec un soin tout professionnel.
— Voilà, c'est terminé, annonça-t-il avec satisfaction. Il est peut-être moins beau qu'avant, mais assurément aussi solide.
Louise, avec délicatesse, avait saisi l'instrument. Les fils dorés de réparation faisaient comme des cicatrices. Elles couraient sur le bois comme des veines lumineuses. Elle passa ses doigts dessus. Ce n'était pas le même violon, c'était le sien, avec ses blessures visibles.
Elle leva les yeux vers Marcelin, qui attendait un peu gauche. Il avait déjà rafistolé des petits objets cassés, mais pour le moment, c'était la première fois qu'il en réparait un si précieux.
— Merci, dit-elle. C'est magnifique.
Elle saisit son archet, positionna l'instrument sous son menton. Une note s'éleva, hésitante, puis de plus en plus assurée. La musique prit forme lentement. Mélancolique. Pareille à la lune qui monte tranquillement dans le soir pour veiller sur la nuit. Marcelin écoutait, bouche bée, les bras ballants.
Sur le sol, là où il était tombé, Barnabé remua.
Il était entre deux. Ni tout à fait conscient, ni tout à fait absent. La musique le cueillit là, dans cet espace intermédiaire où les défenses ne servent plus à rien. Quand les portes qu'on a verrouillées sont entrebâillées. La mélodie s'immisçait dans les fissures que Madeleine avait ouvertes, cherchait des endroits enfouis, des recoins que personne n'avait vus depuis longtemps. Il laissait faire, contemplatif, presque curieux de savoir si cette mélodie harmonieuse allait trouver la graine plantée dans la boue de son âme.
Pendant tout ce temps, Thomas et Isidore étaient là, à observer, à écouter. Le Tisserand et l'Agissant. Sur le chemin qui menait à la maison de Louise, ils avaient dialogué longuement sur la stratégie à adopter face au Grand Dévoreur. Madeleine leur avait proposé de parler en première. Elle y tenait. Elle voulait surtout que personne n'intervienne. Ses dernières volontés avaient été respectées. Avant de rentrer dans la maison, ils s'étaient dit adieu. Thomas s'était jeté dans les bras de l'Accueillante, l'avait remerciée pour tout ce qu'elle avait fait pour lui depuis qu'il était arrivé dans le monde des morts.
Dés que la musique avait envahi la pièce, l'atmosphère avait changé. Thomas eut un doute. Accompagner un Vivant sur le chemin de son épanouissement était une chose. Être face au Grand Dévoreur, tueur de Tisserands, en était une autre. Isidore lui avait donné quelques pistes. Barnabé avait au fond de lui cette rage et cette noirceur. Elle ne partirait jamais complètement. Il ne deviendrait jamais un agneau. Le loup qui était en lui était sa nature profonde. Isidore avait insisté en regardant Thomas dans les yeux. On ne change pas la nature profonde des gens. On peut tout au plus apporter une nuance, un prisme différent. Mais le choix ne viendrait que de lui.
Barnabé avait ouvert les yeux. Il s'était assis et ne quittait pas des yeux Thomas et Isidore. Louise continuait d'envoyer des notes de musique dans la pièce. La tache dorée sur son front avait grandi. Ils s'observèrent un moment, comme pour se jauger. Thomas ne baissa pas les yeux. Thomas n'était plus le vivant transparent que personne ne remarquait. Il était Thomas le Tisserand, et il brillait. Barnabé parla le premier.
— Le dernier Tisserand. Thomas, c'est ça ? Le mekoboite. La voix douce, teintée de moquerie. Il reprit :
— Et le vieux Isidore. Tu n'en menais pas large tout à l'heure sous la pluie, à mourir de désespoir.
Il souriait, découvrant ses dents. Il avait l'air de s'amuser énormément.
Thomas chassa le doute qui s'agrippait à lui. Il savait qu'il avait en lui cette force qui lui permettrait de ne pas être pénétré par les mots enduits de miel.
— Je suis heureux d'enfin te rencontrer, Barnabé. J'ai beaucoup entendu parler de toi et de tes souffrances. C'est terrible de perdre ceux qu'on aime, n'est-ce pas ? C'est terrible d'être abandonné.
Barnabé ne souriait plus.
— Je sais exactement ce que tu as pu ressentir. J'ai vécu la même chose. Mes deux parents ont choisi de mourir et m'ont laissé seul. Alors cette souffrance, mon ami, nous la partageons.
Personne ne lui avait parlé comme ça auparavant. C'était étrange. Soudain, la musique qui sortait du violon de Louise prit une tessiture encore plus ample, plus enveloppante. Elle le recouvrait comme une couverture douce et chaude. Comme cette couverture que sa mère lui remontait sur les épaules, avant.
Isidore, qui était resté silencieux jusqu'à présent, affirma :
— Nous ne sommes pas ici pour te combattre, Barnabé. Nous respectons ce que tu es, dans ton entièreté. Tu as même une fonction dans ce monde : celle de nous montrer les côtés sombres qui sont en nous, et qui nous appartiennent, qui sont respectables. Pour apprécier le soleil, il faut connaître la nuit.
Barnabé était désemparé. Ses yeux passaient alternativement de Thomas à Isidore. Il se mit debout, ajusta sa cape. La graine que sa mère avait plantée en lui venait de germer, et elle avait germé dans un marécage. La lumière et les ténèbres pouvaient coexister.
Il se demanda d'un coup ce qu'il faisait là. Il se sentit très vieux. Il eut juste envie de se retrouver seul. De se souvenir.
Il se dirigea vers la porte. S'arrêta devant Thomas et Isidore.
— Merci.
Il sortit dans la nuit. Sa voix, dans ce simple mot, était chaude et sincère. La porte se referma doucement. Louise posa son archet. C'était fini.

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