Chapitre 36

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Honorine et Eugénie sortaient du magasin de vêtements. Elles avaient fait des emplettes. Une combinaison intégrale avec chapeau assorti, complètement imperméable, pour Eugénie. Rose. La petite était ravie et sa grande sœur rassurée. Honorine avait mis les choses au clair avec Isidore, enfin spectre Isidore. Elle récupérerait sa sœur, la prendrait sous sa garde. Isidore ne pouvait qu'acquiescer. C'était dans l'ordre des choses. La petite spectre était aux anges. Enfin, elle allait pouvoir visiter le monde, et en plus avec sa grande sœur. Elle frémissait de joie.

Elle se dirigeait à présent vers le port, vers le bateau d'Honorine. Le temps était au beau fixe, pas un nuage dans le ciel. Le rêve d'Eugénie allait se réaliser : partir en mer sur le bateau de sa sœur.

Le beau bateau blanc était toujours amarré à la même place, depuis qu'elle avait accosté avec Thomas et Anselme. Il y avait une éternité. Il se balançait tranquillement au rythme des vagues.

La petite passerelle fut vite installée. Et les deux complices montèrent à bord.

— Évidemment, tu ne t'approches pas du bord, prévint Honorine.

La petite arpentait le pont en regardant tout autour d'elle. Elle riait.

— Oui, oui, bien sûr, en plus je ne sais pas nager, plaisanta-t-elle.

Honorine, en bonne capitaine, avait fini d'embarquer des vivres et de l'eau pour elle. Elle vérifia les voiles, le gouvernail. Tout était en ordre. Elle cria, électrisée par le départ :

— Hardi, moussaillons, larguez les amarres !

Eugénie battit des mains de joie et d'excitation.

Le bateau se détacha du quai et glissa sur l'eau vers le large, vers la liberté. Une mouette, tout en haut du mât, poussait des cris stridents qui résonnaient comme un chant joyeux aux oreilles des deux marinettes.

Honorine, les mains agrippées à la barre, contrôlait l'esquif d'une main de maître. Dans les yeux d'Eugénie brillait la fierté de pouvoir partager ces moments avec sa grande sœur si adroite. Elle se sentait en sécurité, malgré  l'eau qui l'entourait de toute part.

Le port avait disparu. Elles étaient à présent en pleine mer. Une petite brise poussait dans les voiles et le bateau avançait. Soudain, Honorine tendit la main en poussant un cri :

— Regarde, des dauphins !

En effet, une troupe de six dauphins sortaient de l'eau gracieusement, disparaissant puis remontant et plongeant sans faire jaillir aucune éclaboussure. C'était magnifique. Eugénie en eut les larmes aux yeux. Elle vivait un rêve éveillé.

Honorine avait une idée derrière la tête. Une surprise qu'elle voulait offrir à sa petite sœur. Elle connaissait un endroit qui ressemblait au paradis : une île déserte à la végétation exubérante, peuplée d'animaux sociables puisqu'ils n'avaient jamais vu d'êtres humains. Elle savait que sa sœur en serait éblouie. Elle avait mis le cap sur cet endroit.

Le soleil était encore haut dans le ciel quand elles arrivèrent en vue de la petite île. Honorine s'en approcha, elle connaissait une petite crique où la vue serait somptueuse. Elle avait prévu de jeter l'ancre à cet emplacement. Les yeux d'Eugénie s'agrandissaient d'émerveillement.

Honorine jeta l'ancre à l'eau, ou plutôt la balança par-dessus bord. Elle pesait son poids de fonte. Elle ne s'aperçut pas que la corde s'était enroulée autour de sa cheville. Elle fut emportée au fond de l'eau. La corde, vieille et usée, rompit au niveau du bastingage. Il y eut juste un cri, un grand plouf.

Eugénie ne vit pas la scène. Elle entendit le cri, le bruit dans l'eau. Elle se précipita, vit la corde effilochée, se pencha par-dessus bord, interrogea la mer du regard. Rien.

Sous l'eau, Honorine se débattit, tenta vainement de se libérer de l'ancre qui l'entraînait vers les abysses. Elle n'y arrivait pas. L'eau salée entra dans sa gorge. Avant de perdre connaissance, elle eut une pensée pour Eugénie. Puis elle mourut, les poumons remplis d'océan.

Honorine ne reviendrait jamais. Elle partit directement dans les limbes. Être accueilli était le privilège de ceux dont le corps restait sur terre. Attachée à sa corde, clouée au fond de l'eau par l'ancre, Honorine n'eut aucun choix.

Sur le bateau, Eugénie était dévastée. Sa sœur, qui l'instant d'avant était là, faisait des blagues et la protégeait, avait disparu. Elle se retrouvait seule, désemparée, le corps écrasé par une tristesse colossale. Elle s'écroula le long du mât, recroquevilla son corps et pleura toutes les larmes de son corps.

Le bateau, sans capitaine, dériva, emporté par les courants. La nuit tomba, implacable. Puis le jour revint. Eugénie n'avait pas bougé. À quoi bon ? Le navire erra sur la mer pendant trois jours et trois nuits. Au matin du quatrième jour, Adriens, marin pêcheur qui faisait une campagne de pêche à la sardine avec son équipier Manolo, aperçut le voilier dans ses jumelles.

Quand il monta à bord, il ne vit pas tout de suite Eugénie. Il avait visité tout le bateau, la cabine était vide, personne. Il se gratta la tête, se demandant comment cela était possible. Il imagina le pire. Il allait repartir. Il n'avait plus rien à faire. C'est à ce moment qu'Eugénie releva la tête et, avec une voix pleine de larme  :

— Monsieur, vous n'avez pas vu ma sœur ?

Le marin fit ce qu'il fallait faire. Il fit monter la petite diaphane sur le chalutier, remorqua le bateau d'Honorine et partit vers le port. Eugénie, prostrée, ne dit pas un mot durant toute la traversée. Adriens et Manolo comprirent ce qui s'était passé dans ce silence.

Prévenu par radio, Isidore et Thomas attendaient au port le retour du bateau. Ils recueillirent la petite spectre mutique. Son imperméable rose, qu'elle n'avait pas quitté, rendait les choses encore plus tragiques. Isidore, pleinement dans son rôle, avait agi. Louise était d'accord pour héberger Eugénie, le temps qu'il faudrait. Elle s'en occuperait du mieux qu'elle pourrait. Lui jouerait du violon pour apaiser sa tristesse. Il faudrait du temps.

Thomas n'arrivait pas à croire que la vivante Honorine ne reviendrait plus. La passeuse, qui l'avait tant soutenu durant toute son avancée dans le pays des morts, ne serait dorénavant plus qu'un souvenir. Le plus vivant des souvenirs.

Il était temps pour lui de continuer sa mission, avec Madeleine et Honorine à ses côtés, invisibles, transparentes, mais tellement lumineuses.

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